Procès Weil: un voyage compromettant à Miami

Justice L’ex-employé d’UBS Georg Marti a déposé mardi et mercredi devant une cour fédérale de Floride

Il a évoqué une rencontre avec des clients à laquelle Raoul Weil avait participé

Dans le procès de Raoul Weil, l’ex-numéro 3 d’UBS, le témoin Georg Marti est le premier à mettre l’accusé en réelle difficulté. Déposant mardi et mercredi devant une cour fédérale de Fort Lauderdale en Floride, cet ex-employé d’UBS a évoqué un événement sensible. En 2002, ce gestionnaire de fortune, qui était basé à Zurich, s’est rendu en Floride pour rencontrer des clients à l’Hôtel Mandarin Oriental à Miami. Il était accompagné par Daniel Perron, un haut cadre d’UBS, par une autre conseillère à la clientèle et par Raoul Weil, accusé d’avoir aidé des clients à frauder le fisc américain pour une somme de 20 milliards de dollars. Mardi, Georg Marti ne savait plus s’ils avaient rencontré deux ou trois clients. Mercredi, interrogé par l’avocat de l’accusation Gregory Torella, il a retrouvé la mémoire. Ils étaient bien trois. «Et je suis 100% sûr qu’il [Raoul Weil] était dans la salle» pour s’entretenir avec eux.

Un tel déplacement de Suisse à Miami est intervenu dans un contexte particulier. C’était l’époque où l’ex-responsable du desk des clients américains à Zurich, Hansruedi Schumacher, quitta UBS pour rejoindre la Neue Zürcher Bank, un établissement indépendant de gestion de fortune. Il emmena avec lui des clients qu’il avait à UBS. La bataille pour de riches clients américains était engagée. A Miami, souligne Georg Marti, les trois banquiers suisses ont communiqué à leurs clients qu’il valait mieux rester dans une grande banque comme UBS que rejoindre une petite institution. En substance, le discours formaté consistait à montrer qu’avec «20 000 poissons dans un même étang», explique le témoin, «les chances de se faire repérer [par les autorités américaines] étaient considérablement plus faibles» que si l’étang ne contenait que «100 poissons». Aaron Marcu, avocat de la défense, s’est étonné de la mémoire défaillante du témoin, qui ne se souvient ni des noms des clients, ni des fortunes à gérer.

Pour l’accusation, ce témoignage est potentiellement crucial. S’il devait s’avérer que Raoul Weil a bien rendu visite à des clients à Miami voire même ailleurs aux Etats-Unis durant le même voyage, ce fait saperait en partie l’un des arguments de la défense: pour l’accusé, les Etats-Unis ne constituaient que 1% (20 milliards de dollars) de la gestion de fortune globale (2000 milliards) d’UBS. Or si Raoul Weil était plus occupé par les 99% restants et que les Etats-Unis ne représentaient qu’un intérêt marginal, pourquoi se serait-il rendu à Miami? Et surtout dans quelle fonction? S’il était déjà responsable mondial de la gestion de fortune chez UBS, cela pourrait compliquer la défense de l’ex-numéro 3 de la banque.

Georg Marti, qui envoya sa démission à UBS le jour même où le responsable de la gestion de fortune pour l’Amérique du Nord et latine, Martin Liechti, était arrêté aux Etats-Unis, n’avait plus foulé le sol américain depuis 2008. Mais après une rencontre en mai 2014 à Chicago et en août à Washington avec les avocats du Département de la justice et un agent de l’Internal Revenue Service (IRS), le fisc américain, il a accepté de coopérer. Il y a une semaine, le 15 octobre, il a signé un accord de non-poursuite pénale (non-prosecution agreement) qui devrait lui permettre de passer l’éponge sur près de quinze ans de violations du droit américain quand il était à UBS, puis à la Neue Zürcher Bank. En concluant l’accord, Georg Marti a déclaré ne pas savoir qu’il allait être appelé à la barre: «J’avais peur de venir, je me sens très mal à l’aise ici.»

A UBS, Georg Marti était un bon élément. En 2006, alors que l’objectif qu’il devait atteindre était d’apporter à la banque 8,3 millions d’argent frais, il ramena 127 millions. Une performance qui n’était pas liée à la seule clientèle américaine. Un collègue démissionnaire lui avait confié un client des Caraïbes qui n’avait rien à voir avec les Etats-Unis et dont les avoirs se chiffraient à près de 300 millions de dollars. Le responsable de la gestion de fortune pour les Amériques, Martin Liechti, exprima ses félicitations à l’intéressé par un courriel envoyé au début 2007 intitulé «Happy New Year». Il ajoute toutefois que les marchés croissent rapidement et que les concurrents «observent». La seule stratégie possible pour l’avenir, écrit-il, c’est la croissance. Martin Liechti fixe de nouveaux objectifs pour les conseillers à la clientèle. Si, en 2004, chacun avait pour objectif d’apporter en moyenne 4 millions de francs par an d’argent frais à UBS, puis 17 millions en 2006, il fixe la barre encore beaucoup plus haut pour 2007: 60 millions. «Quelle fut votre réaction?» a demandé Aaron Marcu. «Pour être honnête, nous avons rigolé. C’était un objectif impossible à atteindre», a répondu Georg Marti. Le témoin a d’ailleurs insisté pour relever qu’il avait peut-être violé certaines règles fixées par la banque (country papers), mais que s’il s’y était conformé, il n’aurait jamais pu atteindre les objectifs requis.

«J’avais peur de venir, je me sens très malà l’aise ici»