Le mandat de Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE), qui a débuté en novembre 2011, coïncide avec une période de politique non conventionnelle et ultra-accommodante. Cette dernière a conduit la Banque nationale suisse (BNS) à prendre elle-même des voies monétaires peu orthodoxes et à doper son bilan. Mais tout a une fin, y compris en matière monétaire. La normalisation s’inscrit progressivement au cœur de l’action des banques centrales, aujourd’hui aux Etats-Unis et demain peut-être en Europe.

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La date du changement de président est fixée à octobre 2019, mais le nom du successeur est incertain. La campagne commence à peine. Si l’on en croit le très sérieux quotidien économique allemand Handelsblatt, deux candidats font figure de favoris, Jens Weidmann, président de la Bundesbank, et François Villeroy de Galhau, président de la Banque de France.

La prudence ou l’activisme?

Le premier a commencé sa carrière au FMI avant de conseiller Angela Merkel durant la crise financière. Le deuxième, énarque, a été directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn au FMI, puis directeur général de BNP Paribas. Deux philosophies s’affrontent, «le fédéralisme contre le centralisme, la prudence monétaire contre l’activisme», résume le quotidien.

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Le parcours qui mène à la tête de la BCE est semé d’embûches. Des concessions sont à accepter sur d’autres nominations pour espérer atteindre cet objectif.

Angela Merkel, qui fera tout pour enfin nommer un Allemand à la tête de l’institution, soutient logiquement Jens Weidmann. Mais elle devra favoriser l’élection de l’Espagnol Luis de Guindos, actuel ministre de l’Economie, à la vice-présidence de la BCE en mai 2018. Pour la Handelsblatt, la chancelière devrait également renoncer à la présidence des autorités de surveillance de la BCE, l’autre fonction clé de la banque, même si Sabine Lautenschläger, numéro deux actuelle, disposerait de toutes ses chances. Berlin note aussi que la France a déjà eu son président, en la personne de Jean-Claude Trichet, de 2003 à 2008, et un vice-président, Christian Noyer. L’actuel chef du contrôle des banques européennes est également français.

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Il est vrai que les institutions européennes ne sont toutefois pas dépourvues de personnalités allemandes, à commencer par le directeur général du mécanisme européen de stabilité, Klaus Regling, la présidente du système de résolution (SRB), Elke König, et le président de la Banque européenne d’investissement, Werner Hoyer. Pour alléger le poids allemand au sein de ces institutions, la Handelsblatt suggère que Sabine Lautenschläger quitte les autorités européennes pour devenir présidente de la Bundesbank en remplacement de Jens Weidmann.

Le pouvoir d’Emmanuel Macron

Pour rendre l’issue encore plus nébuleuse, il faudra prendre en compte les élections allemandes, la succession de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne et celle de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen.

L’élection d’Emmanuel Macron signale certes un soutien à l’euro, mais les idées d’«eurobond» du président français ne sont pas du goût d’Angela Merkel. La solidarité des uns se marie-t-elle à la responsabilité individuelle des autres? L’état de ce combat nord-sud au sein des institutions pourrait déjà être interprété à l’aune du «papier de réflexion sur l’avenir de l’Union monétaire d’ici à 2025» qui sera présenté ce mercredi. «Dans l’ensemble, ce rapport devrait avancer dans la direction d’Emmanuel Macron», révèle la NZZ. Le document s’exprimera notamment sur les thèmes d’union financière, de capacité budgétaire et de responsabilité des Etats.

Pour la Suisse, la stabilité prime

Sous l’angle suisse, rien ne serait plus apprécié qu’une stabilité durable de la zone euro, source d’un affaiblissement naturel du franc. Cela permettrait à la BNS d’entamer son propre processus de normalisation, donc de mettre fin aux taux négatifs et d’inverser la courbe de ses interventions monétaires. Ses réserves de devises, hors stocks d’or, dépassent 700 milliards de francs. Elles représentent plus de 100% du PIB suisse, contre 20% en 2009.

Sous cet angle, les marchés considéreraient davantage l’élection de Jens Weidmann comme une garantie de stabilité que celle de son concurrent français. Elle signalerait le retour tant attendu d’une saine orthodoxie monétaire. Mais nous en sommes encore très loin. D’une part, les pays du sud ne sont pas pressés de voir les taux remonter et préfèrent éviter une présidence allemande. D’autre part, la croissance économique demeure fragile et la hausse des prix reste sage. Mercredi, on devrait apprendre que l’inflation atteint à peine 1,5% dans la zone euro.