Interview

«La prochaine crise financière viendra de la politique»

Les tensions diplomatiques, l’endettement des pays occidentaux et l’innovation technologique dans la finance sont les principaux facteurs de risque pesant sur le système financier mondial, estime Jean-Charles Rochet, professeur au Swiss Finance Institute et référence internationale en matière de réglementation bancaire

D’où viendra la prochaine crise financière? Les enseignements de celle de 2007 permettront-ils d’éviter un nouveau krach? Dans une étude publiée mercredi, les chercheurs du Swiss Finance Institute réfléchissent à la façon de gérer les risques futurs. L’un d’eux, le professeur de finance à l’Université de Genève Jean-Charles Rochet estime que la crise des institutions politiques risque de contaminer le monde financier. L’auteur de Why Are There so Many Banking Crises? un livre qui met en lumière les causes des crises financières, récentes et plus anciennes, répond aux questions du Temps.

Le Temps: Estimez-vous que le système financier international est plus stable qu’il ne l’était en 2007?

Jean-Charles Rochet: En 2007, la majorité des observateurs ont été pris par surprise lorsque la crise s’est déclarée. Actuellement, en revanche, tout le monde est conscient des risques qui pèsent sur le futur. En particulier les problèmes politiques et l’incertitude créée par l’innovation technologique. Paradoxalement, la prochaine crise sera peut-être moins grave, car les professionnels sont plus conscients des risques.

De quels problèmes politiques parlez-vous?

Surtout de la difficulté à obtenir de la collaboration entre les pays. On le voit avec les différends entre la Chine et les Etats-Unis. Les tensions sociales qui secouent actuellement la France sont un autre problème majeur. La crise de 2007 avait d’abord touché le secteur financier, avant de se propager à l’économie réelle. A l’avenir, la crise des institutions politiques risque de contaminer le monde financier. Le secteur financier ne sera probablement pas à l’origine de la prochaine crise.

Dans l’étude publiée ce mercredi par le Swiss Finance Institute, vous estimez pourtant que la révolution des nouvelles technologies financières pourrait être un élément central d’une nouvelle crise financière.

L’émergence des fintechs, de la blockchain ou des cryptomonnaies ouvre un territoire inexploré. Le modèle d’affaires des banques va changer. Leur rôle traditionnel de sélectionner les emprunteurs de qualité se fera par des plateformes automatisées. Je pense que les banques parviendront à s’adapter, comme elles l’ont fait dans le passé.

Concernant la technologie, si beaucoup de petites start-up innovent et créent de la valeur, ce sera une très bonne chose. Mais si cette valeur est captée par les géants d’internet, les GAFA [Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr], ce sera un vrai problème. Mais la véritable source d’inquiétude se trouve, selon moi, dans la dette des pays.

Pourquoi?

En principe, les gouvernements devraient s’endetter lors des périodes de ralentissement économique afin d’investir et de relancer l’activité, mais ils devraient se désendetter lors des périodes d’expansion économique. Or au cours des 40 dernières années, beaucoup de pays développés – à l’exception de la Suisse, qui a mis en place un mécanisme de frein à l’endettement – ont vu leur dette souveraine augmenter de manière systématique.

Vu leur niveau d’endettement élevé, ces pays n’auront aucune marge de manœuvre si une nouvelle crise bancaire se déclenche ou s’ils doivent effectuer d’importants investissements publics pour soutenir la compétitivité. Et pour ces pays, la situation risque d’être très douloureuse lorsque les taux d’intérêt retrouveront des niveaux considérés comme normaux, après avoir été maintenus très bas depuis la crise de 2007 afin de stimuler l’économie.

Les politiques des banques centrales sont-elles un sujet d’inquiétude, selon vous?

Les banques centrales ont massivement créé de la monnaie et acheté des titres pour soutenir l’économie depuis la crise financière. Leurs bilans ont augmenté de manière exponentielle. Les modalités du retour à la situation antérieure font l’objet de débats dans les milieux académiques. Mais lorsque les banques centrales décideront d’arrêter de soutenir l’économie, elles vendront leurs titres. Même si elles le font de manière très progressive, cela risque de provoquer une récession. En vérité, personne ne sait comment cela va se passer.

Quels outils de prévention permettraient d’éviter une crise?

On voit peu de volonté politique de prévenir la prochaine crise. Le soutien politique n’est pas très fort. On ne voit pas vraiment ce qu’on pourrait faire.

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