marketing

Procter & Gamble, la multinationale de l’Ohio qui a changé le visage de Genève

Procter & Gamble fête cette année ses 60 ans de présence en Suisse. Les activités du groupe génèrent un milliard de francs de retombées économiques

Depuis son arrivée à Genève en 1956, le groupe américain n’a cessé de grandir. De façon spectaculaire, tant à l’interne qu’à l’externe, à travers le rachat des sociétés Gillette (2005) et Wella (2003). «Nous avons investi plus de 100 millions de francs dans nos bâtiments et sommes passés de 250 à plus de 3000 employés», résume Frédérique Reeb-Landry, directrice générale affaires publiques, P&G Suisse, au siège de la multinationale pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. A ce jour, le phénomène reste inédit en terres genevoises.

L’épopée helvétique de Procter & Gamble (P&G) débute en 1953 à Lucerne. A l’époque, personne en Suisse ne connaît encore celui qui deviendra le leader des produits de grande consommation. «Le groupe tenait plus à la notoriété de ses marques [ndlr: sur les 200 marques du groupe, 40 sont vendues en Suisse] qu’à son nom», raconte Irène Kämpfen, basée à Zurich depuis 5 ans, mais entrée au service de la multinationale en 1975, à l’âge de 23 ans. Et la mémoire vivante (38 ans de maison) d’ajouter: «P&G n’a d’ailleurs commencé à communiquer en tant que société que très récemment.» A Genève, les choses se sont accélérées dès 1999. Date à laquelle le groupe déménage dans les 45 000 m2 sur huit étages de l’ancien siège SBS au Petit-Lancy, Genève étant devenu le siège de la multinationale pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Deux ans plus tard ce sont quelque 1000 collaborateurs qui viennent s’ajouter à ses effectifs. C’est un tournant majeur pour la Cité de Calvin: alors que la maison mère annonçait (mars 2001) la suppression de 9600 postes dans le monde, son deuxième siège le plus important au monde en gagnait. Jusqu’à récemment, la croissance de ses effectifs a été de 5% l’an.

Raison pour laquelle les autorités genevoises ont toujours fait preuve de considération pour appuyer l’ancrage de la multinationale. Le canton a par exemple obtenu en 1999 de la Confédération le retrait d’une réserve émise par la Suisse sur des questions de classification à l’Organisation mondiale des douanes. Ainsi, les snacks Pringles, alors partie de l’assortiment du groupe (marque vendue en 2012 à Kellogg’s) pouvaient entrer dans la catégorie des produits de boulangerie. «Nous contribuons à hauteur d’environ un milliard de francs en retombées économiques annuelles pour Genève», résume Frédérique Reeb-Landry. La multinationale est aujourd’hui le troisième plus important employeur du canton, derrière Rolex et Migros. «Les expatriés avec une aide au logement ne représentent plus que 10% de nos effectifs. La moitié de notre recrutement est local et nous comptons 20% de Suisses», ajoute-t-elle. Le reste correspond à des engagements d’internationaux sous contrats localisés.

Autre exemple d’effort gouvernemental: l’aide à l’octroi en 2007 d’un nouveau bâtiment en zone industrielle – avec un bail pour vingt ans – pour quelque 900 employés, alors que le groupe compte par ailleurs quelque 1800 salariés au Petit-Lancy et 250 aux Acacias dans sa division santé. «C’est comme pour Serono à Sécheron ou encore MediaMarkt et OfficeWorld aux Acacias», s’est justifié à l’époque le Conseil d’Etat genevois. De son côté, P&G a dû garantir – malgré les derniers remaniements d’unités à l’interne – que 35% des 20 000 m2 du «Lancy Innovation Center» ne seraient pas dédiés à des tâches administratives.

A l’interne, l’entreprise fonctionne comme une tribu, avec son langage et ses codes. Les jeunes diplômés y ont les faveurs des recruteurs. «J’ai toujours adoré cette ambiance de campus et le dynamisme qui s’en dégage», témoigne Irène Kämpfen. Seul hic: passé un certain âge, P&G s’intéresse moins à vous pour le recrutement. Car chez P&G, les promotions se font uniquement par voie interne (la formation représente 10% de la masse salariale, pour 10% du temps de travail). «Les CEO de demain auront fait leurs gammes dans l’entreprise», relève Frédérique Reeb-Landry. Pour preuve: Alan George Lafley, l’ancien patron du groupe à la retraite, a repris dans l’urgence les rennes de la multinationale le mois dernier. C’est lui qui était venu inaugurer le site genevois en 1999 en présence de Micheline Calmy-Rey, alors présidente de la Confédération.

L’arrivée rapide à Genève de milliers de «proctériens» a été vécu comme un mini-séisme. Il a notamment fallu trouver en un temps record plus de 990 appartements et maisons individuelles, ainsi que plus de 100 places en école privée et 35 de plus dans les crèches. P&G, qui a toujours fait de gros efforts pour marquer son implantation locale, s’est efforcé de gérer au mieux son succès: volontariat, plans de mobilité douce, donations à l’Ecole internationale, cofinancement de la construction de crèches, etc.

Jusqu’à ce qu’arrive le temps des économies. En février 2012, l’ex-directeur exécutif de P&G Bob McDonald – dont le groupe s’est séparé il y a trois semaines – avait annoncé la suppression de 5700 postes et une réduction de coûts de 10 milliards de dollars d’ici à 2016. «Cette réduction des effectifs non manufacturiers sera suivie d’une autre diminution de postes de 2 à 4% entre 2014 et 2016», signale Frédérique Reeb-Landry. Le groupe a et continue à faire de gros efforts pour maintenir le cap et Genève y a également participé. P&G cherche continuellement à optimiser sa structure, et à améliorer sa productivité. «Cela fait partie intégrante de nos activités opérationnelles et s’inscrit dans un processus permanent d’adaptation aux besoins du marché et du business.»

Près de 60 ans d’histoire commune ont façonné la dépendance entre Genève et P&G. «De la même manière que nous avons concentré nos forces ici cette dernière décennie, rien n’exclut que nos activités soient redéployées un jour», avait déclaré l’entreprise aux médias l’an passé, suite à l’implantation de son unité «produits ménages» (laquelle est intégrée aux soins de la maison, représentant ensemble près de 32% du chiffre d’affaires du groupe, soit 27 milliards de dollars en 2012) en terres genevoises.

Jusqu’à quand cette lune de miel? «Notre plan d’investissement nous fait regarder jusqu’en 2020. En ce moment, le franc fort nous cause beaucoup de tort, vu que nos comptes sont libellés en dollars», indique Frédérique Reeb-Landry, rappelant qu’un siège réévalue son implantation au rythme moyen de tous les cinq ans. Pour l’heure, ajoute-t-elle, il n’y a aucune raison de déménager, car la fiscalité – bien qu’importante – n’est pas le seul critère décisif. «La stabilité économique, politique et la sécurité du droit sont des éléments plus cardinaux. Tout comme l’image de la Suisse, dernièrement mise à mal. Nous sommes à un tournant historique pour l’attractivité de la Suisse. Tout se joue maintenant», conclut-elle.

«En ce moment, le franc fort nous cause beaucoup de tort, vu que nos comptes sont libellés en dollars»

Publicité