La Colombie, le Myanmar (ex-Birmanie) et l'Afghanistan représentent les principaux pays producteurs de drogues dures. Avec une part de marché de 68%, la Colombie était en 1999 le plus important producteur de feuilles de coca, devant le Pérou (24%) et la Bolivie (8%), selon les estimations du Rapport mondial 2000 des Nations unies sur les drogues, publié la semaine passée à Vienne. La part de la Colombie est cependant encore plus importante dans la production de cocaïne, avec une part mondiale de 80%. Quant au Myanmar et à l'Afghanistan, ils pèsent à eux deux 95% de la production de pavot et d'opium. La production de feuilles de coca et la fabrication de cocaïne ont cependant baissé d'environ 20% depuis six ans, relève encore le rapport onusien. En 1993, près de 350 000 tonnes de feuilles de coca ont été cultivées contre environ 300 000 tonnes en 1999.

Cette baisse est avant tout le résultat d'une vaste campagne d'éradication et de remplacement de cultures entamée au début de la dernière décennie au Pérou et en Bolivie. En 1990, ces deux pays andins en étaient les principaux fabricants, avec une part respective de 62% et de 24%. A cette époque, la Colombie ne cultivait que 14% de cette plante. Les cartels colombiens importaient alors la matière première pour la transformer en cocaïne puis réexpédier la drogue en Amérique du Nord. Selon le rapport onusien, la baisse de la production péruvienne et bolivienne a tiré les prix de production vers le haut, la tonne de feuilles de coca se négociant en 1999 jusqu'à 3000 dollars au Pérou et environ 5000 dollars en Bolivie.

Sur le front de l'opium, la baisse des prix s'est fait sentir, notamment en raison de la hausse des stocks disponibles: la valeur de la récolte afghane est passée de 200 millions de dollars en 1999 à environ 100 millions de dollars (165 millions de francs).

La chute de la production au Pérou et en Bolivie a contraint les organisations mafieuses colombiennes à développer localement la culture de feuilles de coca. Selon les estimations du Bureau of Western Hemisphere Affairs américain et de l'OCDPC (Bureau des Nations unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime), les feuilles de coca étaient cultivées en Colombie sur une surface de 122 500 hectares, contre une étendue de 38 700 hectares au Pérou et de 21 800 hectares en Bolivie. La production potentielle de cocaïne n'a cessé d'augmenter en Colombie où, selon l'OCDPC, 200 000 personnes sont liées à cette industrie (lire notre infographie).

Les cartels colombiens produisent aussi de l'opium, sur une surface cependant beaucoup plus petite (7500 hectares), ainsi que de la marijuana. Toutes drogues confondues, le chiffre d'affaires annuel dégagé par ce négoce a été estimé à 75 milliards de francs (45 milliards de dollars) par l'Association nationale des institutions financières colombiennes*, ce qui représente plus de la moitié du PIB (produit intérieur brut) du pays andin. En 1999, le PIB de la Colombie s'est élevé à 86 milliards de dollars.

En 1989, le chiffre d'affaires lié au commerce de cocaïne pesait entre 2% et 11% du PIB péruvien et représentait, avec un montant de 700 millions de dollars, environ 15% du PIB bolivien. En Bolivie, entre 120 000 et 460 000 personnes travaillaient dans ce secteur, dans les activités de production, de transport ou de distribution. Selon les estimations de l'ONU, cette force de travail représentait environ, en moyenne, 10% de la population active du pays andin.

Selon des estimations de l'ONU remontant à 1997, le chiffre d'affaires lié au trafic de drogue s'élevait alors entre 300 et 500 milliards de dollars, dont une centaine de milliards provenant du commerce d'héroïne et environ 120 milliards de dollars liés au commerce de cocaïne. Ces revenus pesaient alors environ 8% des échanges commerciaux mondiaux, soit légèrement moins que le secteur du pétrole et du gaz, mais davantage que l'industrie textile (7,5%), la branche automobile (5,3%) ou le commerce de l'acier (2,8%). Directeur de l'OCDPC, Pino Arlacchi relève cependant dans son rapport 2000 «la difficulté à dégager des statistiques solides dans un domaine caractérisé par l'illégalité et la marginalité».

Selon les estimations de l'ONU, 300 des 400 milliards de dollars de chiffre d'affaires découlant du commerce de drogue cherchent à être blanchis dans l'économie classique. Cette somme représente environ la moitié des fonds blanchis dans le monde par la criminalité organisée, qui s'élèvent à 600 milliards de dollars selon le Département américain du trésor, soit l'équivalent du PIB de l'Espagne, ou encore plus du double du PIB de la Suisse.

En Colombie et au Mexique, les cartels dissimulent souvent ces fonds dans l'immobilier, l'hôtellerie et le secteur des services et des transports en général. Le Cartel de Cali avait innové en la matière en mettant le grappin sur une chaîne de pharmacies. Au Mexique, une compagnie aérienne aujourd'hui en grosses difficultés financières est soupçonnée d'être liée aux organisations mafieuses.

En Colombie, relève l'expert Daniel Pécaut, «l'économie de la drogue a présidé à un bouleversement des structures sociales. Elle n'a pas seulement suscité un boom de l'immobilier et du secteur financier. Elle a entraîné ce que certains ont appelé une «contre-réforme agraire» (quatre millions d'hectares des meilleures terres étant passés aux mains des trafiquants) et renforcé les inégalités économiques»**.

La situation politique colombienne est explosive. Les Etats-Unis se sont massivement investis, aux côtés du président Andres Pastrana, dans le Plan Colombia, une vaste opération d'éradication des champs de feuilles de coca. La Colombie est aujourd'hui l'une des zones de conflit les plus sensibles de la planète. Paysans et guérilleros quittent les zones de culture et se déplacent, au sud du pays, en direction des zones frontières équatorienne, péruvienne et brésilienne. Le commerce de la cocaïne bénéficie à la guérilla: entre 1991 et 1998, elle aurait reçu 2,3 milliards de dollars des producteurs ou des trafiquants. Selon le bulletin EMM (Emerging Markets Monitor) du 15 janvier dernier, l'économie colombienne s'est rétractée de 4,5% en 1999. Les estimations pour 2000 sont meilleures, les observateurs tablant sur une croissance de 3,1% à 3,2%. Pour l'année en cours, les prévisions de croissance restent maussades pour la Colombie (2,7%) et le Pérou (1,5%) alors que l'Equateur et le Venezuela, les deux autres Etats andins, pourraient, avec respectivement des croissances de 3,5% et 4%, tirer leur épingle du jeu grâce aux revenus issus du pétrole.

* Alain Delpirou et Eduardo Mackenzie, Les cartels criminels, Paris, PUF, 2000.

** Daniel Pécaut, Une paix insaisissable, in Colombie: une guerre contre la société , Paris, La documentation française, sept. 1999.