Jean-Pascal Bobst, président du comité de direction de Bobst

«Produire en Suisse est toujours possible, mais avec des contraintes énormes pour rester concurrentiel»

Fois deux et demi. C’est la multiplication du bénéfice net de Bobst au premier semestre, à 10,4 millions de francs. Le spécialiste des machines d’emballage, qui publiait ses résultats jeudi, a par contre vu son chiffre d’affaires reculer de 6,4%, à 524,7 millions. L’entreprise basée à Mex (VD) a fait part d’une hausse des commandes et du carnet de commandes de 11 et 16%. Rencontré au siège vaudois du groupe, son patron, Jean-Pascal Bobst, explique la stratégie de sa société pour lutter contre le franc fort et évoque ses craintes pour l’industrie suisse en général.

Le Temps: Il y a six mois, la Banque nationale suisse (BNS) retirait son taux plancher, entraînant une rapide appréciation du franc. Comment l’avez-vous vécu?

Jean-Pascal Bobst: L’abandon du taux plancher a été une nouvelle sévère pour la Suisse, pas seulement pour Bobst et pour l’industrie. Ce coup de tonnerre a obligé de nombreux patrons à réfléchir à des moyens d’amortir ces chocs, voire à remettre en question leur stratégie. Nous avons pris des mesures pour juguler l’impact de cette décision en nous donnant deux ans pour les mener à terme, car nous travaillons sur le moyen et le long terme.

– Est-ce plus facile maintenant qu’en 2011, où le franc s’était aussi fortement apprécié?

– Pour nous, oui. Il y a quatre ans, nous étions au cœur d’une transformation lancé en 2010, ce qui signifie que nous n’étions pas structurés pour amortir ce genre de choc. En plus, la charge de travail était assez faible. Nous avions donc dû prendre des mesures drastiques pour retrouver une rentabilité. Ce n’est pas le cas cette année, notamment grâce à la bonne charge de travail – la conjoncture mondiale est meilleure qu’en 2011 – et à la réorganisation de 2011, mêmes’il a encore fallu prendre quelques mesures cette année pour économiser 40 millions de francs. Nous avons donc dû chercher des matières premières moins chères, discuter avec des fournisseurs pour qu’ils fassent des efforts sur leurs prix et réfléchir à des adaptations dans les coûts salariaux. Mais nous n’avons pas augmenté les heures de travail ou introduit de chômage partiel, car ce sont des mesures conjoncturelles.

– Après l’annonce de la BNS, vous avez refait vos calculs. Quel taux de change avez-vous utilisé?

– Nous nous basons sur la parité entre le franc et l’euro, par souci d’anticipation. Si le franc se maintient à un niveau plus faible, c’est tout bénéfice.

– Avez-vous perdu des commandes à cause du franc fort?

– Pas du tout et pour une raison simple: nous n’avons pas augmenté nos prix. Nous avons gardé notre stratégie de volume et nous avons ainsi supporté l’entier de la hausse du franc. Il faut comprendre que l’industrie, contrairement à l’horlogerie haut de gamme, ne peut pas se permettre d’augmenter ses prix de 10 à 15%. Ce côté émotionnel du luxe fait que le consommateur achètera quand même une montre un peu plus chère. S’il s’agit d’une machine, chaque centime compte. Il serait donc suicidaire d’augmenter les prix de façon abrupte. Nous allons le faire, mais en fonction des produits, de façon plus légère et plus étalée dans le temps.

– Avec le franc fort, produire en Suisse est-il toujours possible?

– Oui, mais avec des contraintes énormes et répétées pour rester concurrentiel que l’employé peine parfois à comprendre. C’est comme si je vous disais de courir le 100 mè­tres en 15 secondes et, quand vous y arrivez, je vous demande de le faire en 13 secondes et ainsi de suite. Tout l’enjeu est de trouver la motivation et l’innovation pour rester concurrentiel. Si nous faisons tout juste, nous serons extrêmement compétitifs dans cinq ans. Tout est une question de temps. Nous pouvons nous adapter à l’évolution des monnaies. Prenez le dollar, qui valait 1,70 franc dans les années 2000. Il vaut un peu moins d’un franc aujourd’hui. Mais tout cela s’est produit en 15 ans, pas en 24 heures.

– Avez-vous quand même songé à délocaliser?

– Non. Il faut penser aux compétences et au savoir-faire. La Suisse reste centrale pour nos produits haut de gamme, pour l’innovation, etc. Cela dit, nous l’avions fait en 2011, quand nous avons déplacé une partie de notre production d’entrée à moyen de gamme dans nos usines en Europe, en Inde, en Chine ou au Brésil. En Suisse, nous avons fermé notre site d’Avenches et diminué les capacités industrielles de 20 à 25%, mais nous l’avons fait sur plusieurs années pour amortir le choc. Je ne crois pas que ma génération verra ces capacités de production revenir en Suisse. C’est d’ailleurs là le danger. On n’est pas conscient de toute la production qui quitte la Suisse. Or, une fois qu’elle est partie, il est très difficile de la faire revenir. Regardez l’ampleur de la désindustrialisation ces dernières années en France. Je suis inquiet pour la Suisse. Des pans entiers de l’industrie sont délocalisés, beaucoup de patrons continuent à y songer, plus encore qu’en 2011, les entreprises n’investissent plus assez dans l’apprentissage, par exemple. Cela me fait penser à l’horlogerie dans les années 1980. Sans une figure comme Nicolas Hayek, où en serait le secteur aujourd’hui? Il n’y aurait peut-être plus que quatre marques.

– Manque-t-il une figure de cette envergure à l’industrie aujourd’hui?

– Disons plutôt qu’entre politiques et industriels, nous devons travailler ensemble pour faire face à ce défi du franc fort. Il faut par exemple se coordonner pour améliorer les conditions-cadres. C’est l’inverse qui se produit avec cette série d’initiatives, dont le 9 février, qui augmentent les contraintes dans l’économie.

– Les produits suisses ne sont-ils pas trop chers, trop haut de gamme et trop spécialisés, notamment pour les pays en croissance?

– De moins en moins, car l’industrie suisse a su s’adapter. Mais, plutôt que de diminuer la qualité des machines, il est important d’élargir la gamme: continuer à proposer du haut de gamme, mais aussi de l’entrée de gamme avec une qualité «Swiss made». C’est ce que nous faisons à Mex, où nous produisons des machines de haute performance. En Chine ou en Inde, nous fabriquons de l’entrée de gamme, toujours avec une qualité «suisse» mais plus simple et moins chère.

– Comment a évolué la répartition de cette production ces dernières années?

– Il est difficile de répondre à cette question de manière précise. Pour certaines machines, la production peut être partagée dans plusieurs sites. La Suisse, par exemple, continue de fabriquer le cœur de certains produits. En revanche, l’évolution des effectifs donne une idée de ces transformations. Nous sommes aujourd’hui 4800 dans le monde, dont 1700 en Suisse. En 2009, nous étions 700 de plus en Suisse.

– Certains industriels estiment que ce n’est plus le «made in Switzerland» qui compte, mais le «designed in Switzerland», à l’image d’Apple qui conçoit ses appareils en Californie mais les fabrique en Chine. Est-ce aussi votre avis?

– Ce n’est pas si simple. J’ai de la peine à comparer nos produits à ceux d’Apple dans ce contexte-là. Pour un smartphone, la valeur ajoutée peut être le design et l’émotion lors de l’achat, pour nous elle se trouve dans la qualité, l’efficacité et l’innovation. On ne peut pas dire: la recherche et le développement se font en Suisse et la production à l’étranger. Dans notre secteur, le «couple R&D et production» est beaucoup plus lié. Le développement doit aussi se faire dans le pays où le produit est fabriqué pour s’adapter à la demande locale et pour bénéficier suffisamment des coûts moins élevés. Reste que le design suisse est un atout très important à mettre en avant dans les marchés mondiaux.

– Si le franc est fort face à l’euro, il s’est stabilisé face au dollar. Est-ce dans cette zone que vous voyez le plus d’opportunités?

– L’Amérique du Nord est très active et tire le plus les affaires. L’Europe de l’Ouest suit. On sent un rebond mais la demande est plus saisonnière et fluctue en fonction des pays. Il s’agit notamment de remplacer des anciennes machines. D’où l’importance de continuer à innover.

– Vous êtes très présents en Chine, où vous construisez même une troisième usine. La croissance ralentit pourtant, tandis que la bourse a perdu plus d’un tiers de sa valeur depuis mi-juin. Est-ce de nature à changer vos plans?

– La Chine continue à jouer un rôle prépondérant dans l’économie mondiale, même si elle ne peut plus être la seule locomotive comme ces dernières années. Cette économie a perdu de son exubérance, mais aussi de sa simplicité. Nous allons rester, et continuer de nous renforcer, parce qu’à long terme cela a du sens. Mais, à court terme, nous allons peut-être revoir en partie nos plans. Quand la bourse chute de manière aussi violente, la confiance des investisseurs diminue et ils se montrent plus attentistes. Cela étant dit, une consolidation est nécessaire dans notre secteur. En Chine, nous comptons plus de 40 concurrents, c’est énorme et ce n’est pas viable.

– Dans quelle mesure l’accord de libre-échange entre la Suisse et la Chine vous aide-t-il?

– Concrètement, il ne change rien pour Bobst. C’est un accord global qui arrive après plusieurs accords bilatéraux sur des domaines plus spécifiques qui nous concernaient directement. Les taxes étaient déjà réduites pour 80% de nos produits et nous fabriquons déjà plus de 350 machines par an en Chine. Mais ce rapprochement nous est bénéfique, car il aide à améliorer le climat d’affaires et le développement local des entreprises suisses.