En février, le taux de chômage américain a atteint son niveau le plus bas depuis 2008. A 7,7% pourtant, le chiffre est encore trop élevé pour que la Réserve fédérale américaine (Fed) se décide à relever son taux d’intérêt. Car, parmi les dernières trouvailles en date dans les caisses à outils des banquiers centraux, l’institution a décidé de le laisser inchangé tant que le chômage ne redescend pas à 6,5%. Elle n’est pas la seule à chercher à innover. Avant elle, la Banque du Japon avait commencé à élargir la gamme des outils disponibles pour lutter contre la ­déflation. La Banque centrale européenne a également dû tester d’autres méthodes que le maniement des taux d’intérêt pour calmer la crise de la dette dans la zone euro. Avant d’instaurer un taux plancher entre le franc et l’euro, la Banque nationale suisse a, elle aussi, expérimenté des stratégies pas toujours simples.

Des nouveautés qui pourraient donner du fil à retordre aux universitaires chargés d’enseigner la politique monétaire. Ils y réagissent pourtant différemment. Pour Philippe Bacchetta, professeur à HEC Lausanne et ancien directeur du centre d’études de Gerzensee de la Banque nationale suisse, les «innovations» des banques centrales, ces dernières années face à la crise, n’en sont pas forcément toutes. «Ce qui est nouveau, c’est surtout les volumes des programmes d’assouplissement quantitatif», explique-t-il. Ajoutant: «Dans les cours de base, nous avions déjà inclus le concept de trappe à liquidité [qui montre pourquoi une banque centrale ne parvient plus à stimuler l’activité économique dans certains cas, ndlr]. Certes, il s’agissait d’un seul cas, au Japon.» Pour le reste, le professeur s’en tient aux théories éprouvées (comme le modèle IS-LM, considéré comme une adaptation de la théorie générale de Keynes) pour les étudiants en bachelor ou en master. A ce niveau-là, poursuit-il, «nous faisons peu de politique monétaire appliquée». Pour aller plus loin, c’est la recherche académique qui s’en charge. «Là, la manière de penser a changé.»

Pour d’autres, il faut aller plus loin dès l’enseignement. C’est le cas de Charles Wyplosz. Le professeur d’économie à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) a renoncé au modèle IS-LM depuis quelques années pour une adaptation qui inclut la règle de Taylor (qui permet de déterminer le taux d’intérêt optimal). Pour lui, il est très important de parler des taux d’intérêt à zéro et des politiques non conventionnelles adoptées par les banques centrales. Ce d’autant qu’il y a deux ans encore, il y avait peu de littérature académique à ce sujet, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, souligne le professeur, qui donne un cours consacré aux crises financières.

Il rejoint Philippe Bacchetta sur un point: tout n’est pas nouveau puisque le Japon a des taux d’intérêt coincés à zéro depuis vingt ans. «Mais c’était considéré comme un cas à part, un peu étrange», se rappelle-t-il. Tout n’a pas changé, souligne-t-il, la grande différence se trouve dans le rôle joué par les banques centrales, qui doivent désormais aller au-delà de la stabilité des prix et intégrer la politique prudentielle pour assurer la stabilité financière. Cela dit, il reste très important pour lui d’intégrer l’actualité et «il est difficile de ne pas parler de la crise financière. Mais il faut trier, car les nouveautés sont nombreuses», constate-t-il, citant la crise de la dette publique, qui ouvre un nouveau chapitre.

Si des universitaires voient finalement peu de changement, ce n’est pas l’avis du gouverneur de la Banque d’Espagne. Lors d’une conférence organisée fin février à Paris par The Economist, Luis Linde expliquait comment la crise avait balayé «la science de la politique monétaire» et que le modèle qui prévaut désormais restait en partie à définir. Il inclura cependant deux changements. D’une part, les politiques monétaires non conventionnelles, qui peuvent prendre plusieurs formes. D’autre part, le contrôle de l’efficience des marchés et du secteur bancaire, et leur implication pour la stabilité financière.

Qu’en disent ceux qui sont à la fois enseignants et praticiens? Les annonces des banquiers centraux sont scrutées par les marchés, qui, depuis la crise, tressaillent au moindre changement. Philippe d’Arvisenet observe attentivement les faits et gestes des grands argentiers dans son rôle de chef économiste de BNP Paribas. Pourtant, sous sa casquette de professeur associé à l’Université de Paris-II Panthéon-Assas, il admet que sa méthode d’enseignement n’a guère changé et que son contenu est «plutôt déconnecté de l’actualité». Il se concentre sur la finance de marché et utilise surtout des modèles mathématiques pour l’enseigner.

Au-delà de la politique monétaire, la question de l’incidence de la crise sur l’enseignement taraude certains. Pour Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich, «les leçons de la crise n’ont pas été tirées de manière globale». Il reconnaît certaines adaptations, mais «sans véritables changements» alors que «les universitaires doivent trouver d’autres paradigmes». En 2011, ce professeur avait lancé avec d’autres un appel pour «Renouveler la recherche et l’enseignement en finance, économie et gestion pour mieux servir le bien commun», soutenu par environ 480 signataires, principalement dans le monde académique.

«Le Japon était considéré comme un cas à part, un peu étrange»