Analyse

La prospérité dépend de la liberté des idées, non de la démocratie

Le contrôle étatique des idées et des opinions pénalise le développement du savoir en Chine, le pays qui compte le plus de doctorats au monde, et ailleurs. Il favorise le conformisme comme le renoncement au risque. La croissance dépend davantage des idées que du capital, des institutions et des politiques économiques

Ning Wang, professeur à l’université de Zhejiang, souligne, dans une étude sur l’avenir de la Chine publiée dans le Cato Journal, à quel point l’économie chinoise réduit son potentiel. Son raisonnement vaut pour d’autres pays lorsqu’il explique que le marché des idées doit être mis au cœur du processus de création.

L’heure du ressentiment

Aujourd’hui, la Chine, l’Europe et les Etats-Unis s’acharnent à doper la croissance par leurs politiques monétaire et budgétaire. Mais le moteur ne répond pas à ces interventions. Au contraire, la confiance diminue. Dans de nombreux pays, la classe moyenne, frustrée, voit ses revenus stagner et fulmine contre la classe dirigeante. L’heure est au ressentiment.

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Pour sortir du cercle vicieux, il faut revenir au rôle des idées dans l’économie moderne. «Le marché des idées, aussi imparfait et fragile soit-il, est le premier réconfort contre l’intolérance et la stupidité», avertit le philosophe Karl Popper (1902-1994). Ce sont d’ailleurs non pas le capital ou les institutions qui ont permis de multiplier par 30 le revenu des Européens en deux siècles, mais les idées, comme le démontre l’historienne Deirdre Mc Closkey. Ce sont elles qui ont permis à l’individu de se sentir responsables, libres et autonomes vis-à-vis du pouvoir afin de prendre des risques et d’en recueillir les fruits.

Le concept de marché des idées a été créé par l’économiste Aaron Director, en 1964. Il faisait alors la distinction avec le marché des biens et services.

Le prix Nobel Ronald Coase et Ning Wang, dans «How China became capitalist» (2012) démontrent à quel point, du fait des lacunes du marché des idées, la créativité des Chinois est sous-utilisée et la croissance freinée. C’est, à leur goût, le principal blocage économique de l’Empire du Milieu. La Chine est le pays qui compte le plus de doctorants. Il est temps que ce potentiel déploie tous ses effets positifs dans l’économie du savoir actuelle.

La Chine de Confucius à Deng

Le marché des idées a longtemps été libre en Chine, comme le révèlent Ning Wang. La concurrence des écoles de pensée fait rage à l’époque de Confucius (–551 à – 479). Cette liberté d’opinion obtint un statut sacré. L’empereur Qin est considéré comme un tyran pour avoir brûlé des livres et assassiné des érudits. Un millénaire plus tard, le premier empereur de la dynastie Song établit une règle interdisant l’assassinat d’individus critiques du gouvernement.

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Le libre marché des idées est «plus fondamental» que la démocratie, avancent les auteurs. D’une part, cette dernière ne fonctionne que si le marché des idées est efficient, sous peine de dégénérer en loi de la majorité. D’autre part, le marché libre des idées est «une précondition à l’ordre et à la prospérité sous n’importe quel régime», écrit-il. En Chine, le marché des idées a longtemps été libre en l’absence de démocratie. Et au Royaume-Uni, Adam Smith, père du libéralisme classique, écrit la «Richesse des nations» en 1776 à un moment où le pays n’est de loin pas une démocratie.

L’Etat n’est pas le seul ennemi du marché libre des idées. C’est aussi le cas de piètres concepts économiques comme celui de «concurrence parfaite», selon Ning Wang. Cette dernière suppose que l’information est parfaite et qu’il n’y a pas besoin de savoir. Une idée absurde et purement intellectuelle.

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La théorie de la croissance, établie par le prix Nobel Robert Solow, place clairement le savoir au centre du processus économique. Et celle de la théorie de la destruction créatrice chère à Schumpeter également. Ning Wang s’inscrit, avec Ronald Coase, dans cette lignée d’économistes qui considèrent le savoir comme un facteur de production.

Attention au conformisme

La réussite chinoise des 30 dernières années traduit le triomphe du marché. Comme l’a expliqué Deng Xiaoping (1904-1997), numéro un de la République populaire de 1978 à 1992, l’Etat doit se retirer pour que le pays prospère. Mais l’auteur n’est que «prudemment optimiste» sur l’avenir du pays tant les idées peinent à circuler.

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L’Europe et les Etats-Unis sont-ils mieux placés? Le gouvernement Trump ne pense qu’à protéger les entreprises locales et à se fermer aux idées extérieures. Les budgets de recherche des entreprises diminuent. La part des start-up à l’emploi est au plus bas. Tout n’est que contrôle, surveillance et conformisme. «L’aversion au risque est en train d’infecter les Etats-Unis», selon Tyler Cowen, auteur d’un ouvrage prévoyant une longue stagnation économique (Complacent Class, 2017). L’avertissement de Ronald Coase et Ning Wang vaut aussi pour les autres pays.

Alexis de Tocqueville (1805-1959) l’avait également révélé à propos des risques de tyrannie de la majorité dans une démocratie: le conformisme est plus dommageable que le despotisme.

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