D'ordinaire discrètes, voire invisibles, les sociétés de compensation internationale traversent des temps turbulents. Comparables à d'immenses entrepôts où les banques gardent leurs titres (actions, obligations) et effectuent leurs transactions de façon entièrement virtuelles, ces entreprises de clearing qui brassent annuellement des trillions (milliers de milliards) d'euros sont engagées dans une rapide consolidation du secteur, qui coïncide avec l'unification des marchés financiers européens et l'avènement de la monnaie unique. Au cœur de la tourmente, le banquier suisse André Lussi, directeur de l'un des leaders de la branche, Clearstream, basé à Luxembourg, fait face à de sévères critiques concernant sa gestion et se retrouve fragilisé, alors que la fusion avec son principal concurrent, Euroclear, basé à Bruxelles, est jugée inévitable par de nombreux observateurs.

André Lussi est une légende méconnue du monde bancaire suisse. Cet ancien de l'UBS règne sans partage sur Clearstream depuis 1991. Il a transformé l'ancienne coopérative en une banque axée sur le profit et engagée dans une lutte à mort avec le rival Euroclear. Chacune des deux maisons prétend être le numéro un du règlement international de titres: Euroclear parce que son volume de transactions est quatre fois supérieur à celui de Clearstream; cette dernière parce que la valeur des titres qui lui sont confiés par les banques atteindrait 10,7 trillions d'euros, contre 7,5 pour son concurrent. Mais la gestion très agressive du Suisse ne fait pas que des heureux. Les cadres supérieurs se succèdent à un rythme effréné au sommet de son entreprise. Récemment, Jürgen Marziniak, le numéro deux venu de la Deutsche Bank, a quitté son poste après quelques mois.

Un livre* qui paraît aujourd'hui donne un écho inédit aux récriminations des employés de Clearstream. Un ancien cadre reproche à André Lussi d'user de méthodes autoritaires: cloisonnement interne, obsession du secret et glorification de la pensée du chef tiendraient lieu, chez Clearstream, de culture d'entreprise, renforcée au besoin par des stages de survie en forêt organisés avec l'aide de la Scientologie. L'ouvrage met aussi en lumière l'influence exercée par Clearstream sur la politique luxembourgeoise. Grâce à la fondation Edmond Israël, du nom du fondateur de l'entreprise, André Lussi s'est frotté au gratin des dirigeants européens, dans lequel des Luxembourgeois, comme l'ancien président de la Commission Jacques Santer ou le premier ministre, Jean-Claude Juncker tiennent une place de choix. «Lussi est un excellent diplomate», note un connaissseur de la branche.

Plus grave, les auteurs accusent le banquier suisse d'avoir mis sur pied un système de comptes secrets, connus de la seule direction, qui permettraient aux clients de Clearstream d'effectuer des transactions sans le moindre contrôle. Parmi les clients figureraient des entreprises industrielles, ce qui n'est pas prévu par les statuts d'origine, et des sociétés off shore aux activités douteuses. Certes, le risque de blanchiment à travers les systèmes de compensation de titres est, selon les spécialistes, très théorique, et Clearstream dit effectuer des contrôles stricts pour se prémunir de ce danger. Mais l'entreprise n'a pas donné de détails sur la finalité de ces comptes.

La réputation du directeur de Clearstream est aussi mise à mal par une erreur comptable aux proportions dantesques: les actifs confiés à sa société ont été surévalués de 1,7 trillion d'euros – plus que le produit national brut de la France – depuis octobre dernier. Les explications fournies (l'erreur «purement statistique» proviendrait d'un client) ne satisfont pas certains spécialistes, d'autant que l'information a été révélée par le Wall Street Journal et commentée seulement après coup par Clearstream.

Sur la sellette

Ces critiques tombent au mauvais moment pour André Lussi, qui rêve de diriger la grande société européenne de compensation du futur. Les banques, à la fois actionnaires et clients de Clearstream et Euroclear, trouvent les coûts des transactions en Europe trop élevés par rapport aux Etats-Unis, et exigent une concentration. «Les fusions sont inévitables», explique un cadre dirigeant d'une grande banque suisse. Dans quelques années, il n'y aura plus que trois ou quatre sociétés de compensation en Europe, contre une vingtaine aujourd'hui. André Lussi sera-t-il de la partie? Il aura bien besoin de son impitoyable sens des affaires et de ses relations pour ne pas être emporté par les turbulences actuelles.

* Révélation$, Denis Robert et Ernest Backes, Editions Les Arènes, Paris 2001