Le Conseil fédéral n’a pas cédé. Malgré les pressions économiques et politiques, le gouvernement n’abaissera pas la durée des quarantaines imposées à l’entourage de personnes infectées ou lors de retours de pays jugés à risque.

Le gouvernement résiste. Mais pour combien de temps? La durée de l’isolement des personnes potentiellement infectées ou asymptomatiques a déjà été abaissée de quatorze à dix jours en juillet. Certains souhaiteraient la voir passer à huit ou cinq jours. Pourquoi pas, suggère l’industriel neuchâtelois Emmanuel Raffner, la remplacer par «le respect strict des gestes barrières et de la distanciation sociale. Des mesures qui ont fait leurs preuves au plus fort de la menace sanitaire.»

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Certains ne peuvent pas travailler à distance

Active dans la micromécanique de précision, l’entreprise Lauener qu’il dirige n’a pour l’heure pas eu à opérer de mise en quarantaine. Celui qui est également membre du comité d’Economiesuisse ne cache pas que si cela était le cas, il ne saurait pas exactement comment gérer. Parce que le travail de ses employés ne peut pas se faire à distance, parce qu’aussi «les règles ne sont pas claires et changent toutes les semaines».

Cette préoccupation, Emmanuel Raffner n’est pas le seul à la ressentir. «Avec l’automne qui arrive, les gens qui seront de plus en plus à l’intérieur, les nez qui vont commencer à couler, je ne vous cache pas qu’on a de plus en plus de craintes», renchérit Bertrand Girod, directeur général de l’entreprise Serbeco, à Genève. Sa société est active dans la récolte, le traitement et le recyclage des déchets. «Nos chauffeurs, machinistes ou opérateurs ne peuvent pas travailler à distance. En cas d’immobilisation, leur charge se reporte sur les autres collaborateurs.»

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Un intense travail de lobbyisme

Dans l’industrie, la construction ou le commerce, elles sont nombreuses les entreprises qui ne peuvent pas recourir au télétravail. Pour l’instant, la plupart composent avec quelques cas isolés. Mais le scénario redouté, c’est celui des quarantaines en cascade, voire une fermeture, comme l’a éprouvée le fabricant de matelas Elite. En plein mois de juillet, l’entreprise vaudoise a dû fermer durant une dizaine de jours parce que trois de ses employés avaient été détectés positifs au covid. En déplacement professionnel, son directeur, François Pugliese, n’a pas souhaité revenir sur cet épisode.

Plus que la quarantaine, notre souci actuel est de savoir comment ira notre entreprise à la fin de l’année et si nous devons nous réinventer pour continuer à exister

Nicolas Curty, codirecteur de l’entreprise Affolter

Pour éviter d’en arriver là, les organisations économiques font depuis la rentrée un intense travail de lobbyisme auprès des autorités fédérales, seules maîtresses en la matière. Des autorités que tous jugent d’ailleurs bien conscientes du caractère épineux de la situation actuelle: «Le problème, soupire Pierre Brunschwig, associé gérant du groupe de magasins Bongénie-Grieder, basé à Genève, c’est qu’on ne comprend plus vraiment ce qu’elles attendent de nous.»

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Face à une situation sanitaire en apparence maîtrisée, mais des mesures de prévention toujours plus lourdes, les entrepreneurs sont en proie aux mêmes doutes que la population. Mais leur désarroi paraît accentué par une situation économique dégradée qui leur fait craindre que l’accent mis sur la santé soit disproportionné.

«Surcoût inacceptable»

Particulièrement malmenée, l’industrie des machines jongle par exemple avec un problème bien spécifique: la difficulté de se déplacer à l’étranger pour certains de ses techniciens. Swissmem, leur organisation faîtière, revendique que voyages privés et professionnels soient distingués. «Une fois le montage d’une machine effectué dans un pays à risque, illustre son directeur romand Philippe Cordonier, dix jours d’arrêt de travail peuvent être exigés. Un surcoût inacceptable pour les entreprises et elles doivent souvent renoncer à des contrats.»

Contrats, commandes. Ces termes sont sur toutes les bouches. «Plus que la quarantaine, observe Nicolas Curty, codirecteur de l’entreprise Affolter, à Malleray (BE), notre souci actuel est de savoir comment ira notre entreprise à la fin de l’année et si nous devons nous réinventer pour continuer à exister.»

Ce constat rappelle la pression extrême que subissent actuellement les entreprises. Pour beaucoup, le spectre de la quarantaine représente une épine supplémentaire plantée dans leur pied.


Une mesure adaptable

Le principe de la quarantaine repose sur le temps d’incubation du SARS-CoV-2 chez les personnes exposées au virus. Selon l’état actuel des connaissances, cette durée pourrait être réduite ou adaptée en fonction des risques

Critiquée pour son impact économique, la durée de la mesure de quarantaine pour les personnes ayant été en contact avec un malade du Covid-19 ou revenant d’un pays à risque commence à être remise en question. Les autorités allemandes ont commencé à examiner la possibilité de passer de quatorze à cinq jours d’isolement. De même, en France, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé ce mardi que le gouvernement pourrait réduire cette durée à sept jours. Cette question doit être tranchée vendredi. En Suisse, cette période de quarantaine a déjà été réduite de quatorze à dix jours, mais aucun nouvel assouplissement n’est envisagé.

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Cette durée doit permettre de couvrir le temps d’incubation entre la contamination supposée de la personne et le début des symptômes, s’ils se déclarent. «Pour l’instant, nous avons des données issues de la littérature. Depuis huit mois, des articles publiés dans différents pays montrent que la durée moyenne d’incubation se situe entre cinq et six jours», constate Stephan Harbarth, médecin adjoint au service des maladies infectieuses des HUG. Chez certains patients toutefois, ce temps d’incubation peut être plus long.

En principe, il serait donc possible de réduire cette durée de quarantaine, mais, en Suisse, les données épidémiologiques qui permettraient d’estimer l’endroit où placer le curseur manquent. «Aujourd’hui, nous aurions le recul suffisant pour avoir une idée du nombre de personnes qui ont été symptomatiques parmi celles en quarantaine depuis le 1er juin et la durée moyenne à laquelle ces symptômes se sont déclarés, souligne Stephan Harbarth. Mais ces données ne sont pas communiquées au niveau fédéral.»

Des quarantaines différenciées

Une autre question qui se pose a trait au degré de risque en fonction des personnes concernées par la quarantaine. «Si vous habitez dans le même ménage qu’une personne positive, les chances que vous soyez infecté sont vraiment importantes, rappelle Stephan Harbarth. A Genève, au moins 25% des personnes mises en quarantaine dans cette situation développent des symptômes.» Les cas de figure peuvent différer pour les personnes revenant d’un voyage dans une région considérée à risque en fonction des comportements de ces voyageurs.

Un des arguments avancés en faveur de la réduction de ce temps de quarantaine repose sur l’adhésion de la population à cette mesure. Selon les observations menées à Genève, le respect de la quarantaine diminue depuis le mois d’août. Une durée réduite et moins contraignante pourrait permettre un meilleur respect des règles, surtout quand elles impliquent une perte de gain pour les personnes concernées. Mais pour Stephan Harbarth, un changement de ces politiques de santé publique doit s’accompagner d’une stratégie de tests plus adaptée.

En revanche, l’idée de remplacer la quarantaine par le port du masque obligatoire pour permettre aux personnes de continuer à exercer leur activité paraît moins réalisable. «Nous avons des exemples de contamination dans des EMS où le personnel travaillait avec un masque. Si ça arrive déjà à des soignants, qu’en sera-t-il dans l’industrie?» s’interroge Stephan Harbarth. Étienne Meyer-Vacherand