J’ai souhaité évaluer plusieurs scénarios possibles dans l’éventualité d’une sortie de la Grèce de la zone euro. J’évoquerai ici très succinctement quatre scénarios principaux, ainsi que leurs impacts respectifs sur la monnaie unique. La situation est connue: le sempiternel jeu des paquets de sauvetage remplace de vieilles dettes par de nouvelles et diverses astuces de la Banque centrale européenne (BCE) et des gouvernements de l’Union européenne (UE) tentent ainsi de résorber la crise de la dette souveraine et du secteur bancaire. C’est le phénomène du «extend and pretend».

«Extend and pretend», version légère (probabilité: 35%)

Ici, la Grèce fait faillite et quitte l’euro, déclenchant ainsi un mini-crash sur les marchés d’actions. S’ensuit une extrême aggravation de la crise de la dette souveraine obligeant les dirigeants européens à mettre en place des contrôles des capitaux afin de gagner du temps. Certains autres membres de l’Union monétaire peuvent finir par la quitter eux aussi, dévaluant leur monnaie, pour plus tard la rattacher à nouveau à l’euro subsistant dans les pays clés. Ceci affaiblirait quelque peu l’euro du fait de la dévaluation partielle, mais en fin de compte permettrait la stabilité. Il s’agirait, il me semble, de la meilleure base pour des réformes structurelles qui s’attaqueraient réellement à la dette et aux déficits.

La «japonisation» (probabilité: 45%)

C’est le scénario le plus probable. La crainte d’autres sorties de l’euro conduit à adopter des stratagèmes toujours plus élaborés de «extend and pretend», afin de maintenir l’Union en place dans sa forme actuelle, sans jamais s’engager pleinement dans la dévaluation ou dans l’unification budgétaire.

En revanche, on accorde à la BCE tout juste assez de pouvoir pour imprimer de la monnaie, soutenir les banques et faire survivre sous perfusion une Union pitoyable. La périphérie continue de souffrir mais voit ses taux d’intérêt réduits suffisamment pour continuer de se financer et sauver ses banques. Il s’agit d’un scénario plutôt neutre pour l’euro, car les craintes de contagion seraient quelque peu calmées, et la BCE aurait tout de même moins de latitude que les autres banques centrales dans le fonctionnement de la planche à billets.

L’Allemagne à la rescousse (probabilité: 15%)

Dans l’éventualité qu’un ou deux autres pays abandonnent l’euro, l’Allemagne se réveille et reconnaît la nécessité d’une union budgétaire et d’une monnaie affaiblie. Dès lors, elle sort son carnet de chèques, permet des transferts fiscaux en accordant à la BCE des prérogatives plus poussées, avec tous les moyens d’action des autres banques centrales, l’anglaise (BoE) ou l’américaine (Fed) en particulier. Ce scénario affaiblirait considérablement l’euro (à parité avec le dollar US), la survie des banques exigeant des quantités énormes d’argent frais, tandis que la dévaluation est nécessaire pour ranimer les économies de la périphérie de l’UE.

Révolution/guerres commerciales (probabilité: 5%)

Par chance, ce scénario nous paraît peu probable. Les troubles dans les pays de la périphérie de l’UE font éclore des partis xénophobes qui, prétendant agir «dans l’intérêt national», mettent en place des barrières protectionnistes désastreuses dans l’espoir de ranimer leur économie. Ceci entraîne inexorablement une désintégration consommée de toute l’Union monétaire. Les tensions commerciales pourraient, dès lors, se muer en véritables guerres économiques, ce qui serait catastrophique pour la plupart des monnaies basées sur l’euro et ce, même si le mark allemand émergeait comme une devise forte.

Je ne plaide pour aucun de ces scénarios – je n’ai pas le pouvoir de divination – mais ils me semblent utiles pour susciter des débats cruciaux sur la monnaie unique.

* Stratège et consultant en devises auprès de Saxo Bank