Interview

 «La quatrième révolution industrielle nous concerne tous»

Membre du comité exécutif du Forum économique mondial (WEF), l’Allemand Philipp Rösler, proche de Klaus Schwab, revient sur le thème majeur du sommet de Davos. Pour lui, la Suisse a des atouts à faire valoir, à condition de prendre pleinement conscience de la révolution numérique 

Philipp Rösler a eu plusieurs vies. L’homme est aujourd’hui membre du comité exécutif du Forum économique mondial (WEF). Proche de son fondateur et président Klaus Schwab, cet Allemand de 43 ans n’était a priori pas du tout prédestiné à rejoindre l’organisation basée à Cologny (GE). Après avoir effectué ses études de médecine, l'homme d'origine vietnamienne obtient son doctorat de chirurgie thoracique. Mais c’est la politique qui l’attire avant tout. Membre du Parti libéral-démocrate (FDP), il gravit rapidement les échelons pour accéder, en 2008, au poste de ministre de l’Economie, du travail et des transports grâce à une coalition avec la CDU. Un an plus tard, c’est le ministère de la Santé qu’il dirige, avant, de 2011 à 2013, de devenir vice-chancelier et, en parallèle, ministre de la Technologie. Les élections fédérales de 2013 auront raison des projets du FDP de se maintenir au gouvernement.

Par conséquent, Philipp Rösler change de nouveau totalement d’orientation pour rejoindre, en janvier 2014, le World Economic Forum. Mais il conserve sa passion pour la technologie. Aujourd’hui, il consacre une grande partie de son temps à parcourir le monde pour parler notamment des défis induits par la quatrième révolution industrielle. La numérisation accélérée de pans entiers de l’économie, via le big data, l’impression en trois dimensions ou la multiplication des robots sont les composants majeurs de cette révolution, qui a été le thème majeur de l’édition 2016 du Forum de Davos.

Le Temps: Il paraît que vous parcourez, chaque mois, en moyenne 160 000 kilomètres en avion?

Philipp Rösler: C’est sans doute un peu exagéré… mais peut-être pas si éloigné de la réalité. J’étais récemment à une réunion des Nations unies à New York, avant de me rendre à un sommet à New Delhi. Ensuite, je voyagerai à San Francisco, pour voler ensuite vers le Japon et la Corée du Sud. Oui, en fait, cela fait un certain nombre de kilomètres en un mois… Ma mission principale est de superviser tous les sommets régionaux organisés par le Forum, que ce soit en Afrique, en Asie du Sud Est, en Amérique latine ou au Moyen-Orient. Bien sûr, Davos demeure notre plus grande réunion annuelle, mais ces sommets régionaux sont très importants pour faire se rencontrer chefs d’Etats, dirigeants économiques et représentants de la société civile. D’autant que la quatrième révolution industrielle à laquelle nous assistons aura des conséquences majeures pour tout le monde, que ce soit en Occident ou en Afrique.

– Ce thème de la quatrième révolution industrielle a été le point fort du sommet de Davos en début d’année. Mais depuis, les médias en parlent beaucoup moins…

– D’abord, le thème de cette révolution est apparu avant Davos, mais il est clair que le sommet a permis de le mettre en lumière, notamment grâce au livre de Klaus Schwab consacré à ce sujet. Et depuis, la demande pour des explications sur les conséquences de cette révolution est énorme. Le livre a été traduit en quatorze langues. J’étais récemment au Japon pour accompagner Klaus Schwab et il y avait une telle attente autour de cette thématique que j’ai dû faire des exposés à ce sujet, tellement le fondateur du Forum était sollicité. J’ai parlé, il y a peu, de cette révolution avec des hommes d’affaires en Allemagne, puis au Rwanda, et l’intérêt était tout aussi grand. La quatrième révolution industrielle nous concerne tous.

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– Mais entre les deux pays que vous citez, la situation économique de base est totalement différente.

– Bien sûr, et il ne s’agit surtout pas d’appliquer les mêmes recettes partout. D’autant que j’ai entendu, à Kigali, des gens me dire que le thème de cette révolution était intéressant, mais que certaines régions du continent n’avaient encore jamais vu les effets de la troisième révolution industrielle. Certaines régions en Afrique n’ont rien à envier aux atouts des pays industrialisés. Mais ailleurs, des gens disent avec raison que parler d’ordinateurs sans avoir déjà accès à la base à des connexions à haut débit n’a pas de sens. Nous avons lancé plusieurs initiatives pour connecter à Internet l’ensemble de la planète et nombreux sont nos membres à consacrer une énergie considérable à ces projets. Nous réunissons entrepreneurs et sociétés d’investissement pour que les meilleurs projets se réalisent. Il n’y a pas de miracle, à la base il faut des infrastructures, des infrastructures et encore des infrastructures. En Asie, nous soutenons des projets et des réflexions un peu différents. Nous discutons par exemple avec Foxconn, fort de 1,3 million d’employés en Chine. Que se passera-t-il lorsque les consommateurs pourront imprimer eux-mêmes, chez eux, leur smartphone? Cette quatrième révolution va tout changer et il faut repenser aussi, dès maintenant, notre système éducatif.

– Plusieurs géants de la Silicon Valley ont aussi des projets pour relier à Internet les régions reculées, pourriez-vous travailler avec eux?

– Pourquoi pas. Mais nous sommes clairement en faveur d’un marché ouvert. Or certaines de ces sociétés veulent offrir un accès à Internet, mais uniquement vers certains sites ou certains de leurs services. Nous ne sommes pas inexpérimentés par rapport à leurs intentions, à nous de trouver les meilleurs moyens pour relier toute la planète à Internet.

– Estimez-vous que la Suisse est bien placée pour réussir sa quatrième révolution industrielle?

– Je constate que les directeurs d’entreprises suisses, surtout les plus grandes, sont conscients de ces défis. Ils ont aussi les moyens de faire évoluer leur société. Mais il faut parfois encore leur rappeler – et surtout aux directeurs de petites et moyennes entreprises – que cette révolution ne concerne pas que leurs clients, dont la vie devient de plus en plus numérique. Elle concerne en premier lieu les entreprises, qui doivent rapidement moderniser leurs processus pour agir et réagir beaucoup plus vite. La Suisse possède une industrie très forte, très spécialisée, innovante avec une production de qualité.

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– Pourtant, les géants de la Silicon Valley donnent l’impression de pouvoir s’attaquer maintenant à n’importe quelle industrie…

– D’abord, il ne faut jamais baisser les bras. Ensuite, la taille compte beaucoup moins qu’auparavant. Regardez en combien de temps WhatsApp a gagné un milliard d’utilisateurs, alors qu’il a fallu 170 ans au téléphone pour atteindre ce nombre. Si Hilton est le premier groupe hôtelier au monde avec 800 000 lits, Airbnb est parvenu, en quelques mois et en partant de zéro, à donner accès à 1,2 million de lits sur la planète. Donc ce n’est pas parce que vous êtes petit aujourd’hui que vous ne pourrez pas croître rapidement par la suite.

– Vous estimez donc que l’Europe a une carte à jouer.

– Oui, mais à certaines conditions. Lancer un réseau social aujourd’hui n’aurait pas beaucoup de sens. Il faut se baser sur ses forces actuelles. Prenez le secteur automobile. Les constructeurs européens observent les progrès très rapides de Tesla dans le domaine de la propulsion électrique et de la voiture semi-autonome. Audi, VW, Renault, vu leur expertise, sont en excellente position pour se battre. Mais il faut réaliser que le monde change, de plus en plus rapidement. Vous avez beau être excellent dans les moteurs à piston, si vous ne misez pas sur l’électrique, vous risquez vite d’être en difficulté.

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– Vous êtes, avec le WEF, très impliqué dans l’initiative DigitalZurich2025, renommée il y a peu Digitalswitzerland. Qu’attendez-vous de ce projet?

– Avec Digitalswitzerland (dont Ringier, coéditeur du «Temps», fait aussi partie, ndlr), le but est de montrer à nos entrepreneurs qu’ils n’ont pas à rougir de ce qui se fait dans la Silicon Valley, à Londres ou à Tel-Aviv. La Suisse est depuis huit ans numéro mondial de la compétitivité, selon notre rapport annuel. Ce n’est pas pour rien. Nous pouvons être extrêmement fiers de ce qui se passe à l’EPFL et à l’EPFZ, qui sont des références sur le plan mondial. Il faut donc d’abord prendre conscience de nos atouts. Et ensuite que l’économie, le secteur de l’éducation et la politique travaillent ensemble pour permettre à la Suisse d’innover. Il ne faut surtout pas s’endormir sur nos lauriers: si certains secteurs sont numéro un mondial aujourd’hui, rien ne garantit que ce sera le cas dans quelques années. Et il faut aussi penser très vite grand: ne pas se focaliser uniquement sur le marché suisse, voire européen pour ses produits, mais rapidement viser le marché mondial.

– Parlons des implications sociales de la quatrième révolution industrielle. Avec une automatisation toujours plus poussée des tâches, le WEF prédit la disparition rapide de 5 millions d’emplois. Les conséquences sociales risquent d’être importantes…

– Oui, nous l’évoquons en toute franchise et il faut s’y préparer dès aujourd’hui. Car il y a toujours des solutions. Prenez le domaine de la formation. Nous parlons depuis des années d’éducation souple, d’apprentissage par modules. Mais en fait, rien n’a vraiment changé ces dix dernières années dans le monde occidental… Auparavant, les modèles d’affaires changeaient une fois par génération. Désormais, cela se produit deux à trois fois par génération. Cela va tellement vite: on se demande encore si la société est un concurrent aux chauffeurs de taxi, alors que dans cinq ans déjà, Uber pourrait se passer de chauffeurs via ses véhicules autonomes! Il faut donc améliorer notre système éducatif, pour pouvoir effectuer plus facilement des changements de carrière à tout moment de sa vie. Et n’oubliez pas que la quatrième révolution industrielle va créer de nouveaux emplois. Souvenez-vous aussi que l’apparition de l’aviation signifiait, pour beaucoup, la destruction de nombreux emplois. Or regardez maintenant les millions d’emplois liés à la fabrication d’avions, aux aéroports et à tous les services associés.

– Reste qu’un chauffeur de taxi de 55 ans qui perd son emploi aujourd’hui risque d’être en difficulté. N’y a-t-il pas le risque de voir une génération sacrifiée?

– Je ne pense pas. Vous évoquez les chauffeurs de taxi. Vu le nombre de voyages que j’effectue, je leur parle très souvent. La plupart n’ont pas vraiment choisi ce métier, ce sont plutôt des entrepreneurs qui ont profité de cette opportunité. Et ils savent très bien que leur métier doit évoluer. Il y a peu, il était impossible de les payer via une carte de crédit, rendez-vous compte… Je pense que la majorité des chauffeurs sont prêts à faire évoluer leur métier, en lançant des services de limousine, en proposant des services additionnels à des entreprises…

– Envisagez-vous de nouveaux secteurs susceptibles d’être «disruptés» par l’arrivée de nouveaux acteurs?

– Prenons le domaine de la santé. Il y a peu de temps, un dentiste m’avait découvert un petit point noir dans un os. J’ai eu très peur, d’autant que le dentiste ne pouvait pas s’expliquer la présence de ce point et évoquait même l’apparition d’un cancer. J’ai consulté deux autres dentistes, sans résultat précis. Avant qu’un autre spécialiste ne me demande si j’avais eu, par le passé, une dent supplémentaire. Oui, c’était cela! Et ce point noir n’était qu’un reste de cette dent. Si j’avais eu mon dossier médical sur une puce, je n’aurais pas eu besoin de m’en faire autant et d’effectuer autant de consultations. La numérisation de la santé est en train de bouleverser ce secteur, avec des bénéfices très importants pour les patients. Quant aux médecins, ils devront s’adapter à de nouvelles façons de travailler. D’autant que leurs patients multiplient la création de données, via des capteurs, des applications, des bracelets connectés…

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– Parlons enfin de l’impression en trois dimensions. Quel avenir lui prédisez-vous?

– On a bien sûr beaucoup parlé, à ses débuts, des gens qui pouvaient imprimer chez eux la coque de protection de leur smartphone. Mais il n’y a de loin pas que cela. J’ai récemment rencontré des responsables de General Electric qui m’ont décrit comment ils imprimaient eux-mêmes des éléments de leurs turbines géantes. On est très loin des gadgets et l’impression en trois dimensions permet à de nombreuses industries de créer des pièces de manière beaucoup plus efficace. J’imagine qu’à l’avenir, cela touchera aussi les particuliers. Peut-être que chacun ne possédera pas une imprimante 3D dernier cri chez lui, mais pourra imprimer ce dont il a besoin dans un centre d’impression de son quartier…


Le questionnaire 
de Proust

Quel est votre fond d’écran?

Sur mon ordinateur, un fond d’écran classique de Microsoft… Sur mon smartphone, une photo de ma famille.

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

J’aurais bien voulu apprendre à jouer du piano… Mais mes parents ont tenté, sans succès, de me faire apprécier la clarinette.

Qui, pour incarner l’intelligence?

Klaus Schwab. Il est si créatif, intelligent et humble.

La plus vieille chose que vous possédez?

Un ours en peluche.

Votre plus mauvaise habitude?

A l’heure du numérique, continuer à prendre des notes sur un calepin.

Que transportez-vous toujours dans votre sac?

De quoi manger, car je suis souvent en voyage. Donc du chocolat suisse.

Une des raisons qui vous fait aimer la Suisse?

Les paysages, la diversité culturelle.

L’application la plus précieuse de votre iPhone?

WhatsApp pour communiquer avec mes amis, et Twitter. Et mon dictionnaire français-allemand.

Combien d’amis avez-vous sur Facebook?

Je n’ai pas de compte Facebook.

Votre pire cauchemar?

Devoir traverser le pont du Mont-Blanc à Genève un vendredi à 17h00.


Bio express de Philipp Rösler

1973: Naissance au Vietnam, adopté neuf mois plus tard en Allemagne.

2000: Secrétaire général du parti FDP de Basse-Saxe.

2002: Doctorat en médecine, spécialisation en chirurgie thoracique.

2008: Nommé ministre de l’Economie, du Travail et des Transports.

2009: Nommé ministre de la Santé.

2011: Il devient vice-chancelier et ministre fédéral de l’Economie et de la Technologie.

2013: Après des élections fédérales et un recul du FDP, il démissionne de la tête du parti.

2014: Il rejoint le World Economic Forum et devient membre du comité exécutif.

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