L’invité

Quelques efforts à consentir pour réguler le bitcoin

Il faut renoncer à appréhender une monnaie virtuelle par sa dématérialisation et le faire par son effet

Les invités

Quelques efforts à consentir pour réguler le bitcoin

On ne peut échapper aux débats stériles sur la régulation du bitcoin sans une réflexion philosophique sur l’espace dans lequel il opère.

L’homme a renoncé depuis longtemps à compter avec ses doigts. Le nombre – 1 suscita jadis de durs débats. Bien des lycéens confessent encore ne pas comprendre le nombre z, ni à quoi peut bien ressembler en vrai le nombre i. La construction des espaces des nombres relatifs, réels ou complexes fut de grandes violences contre nos doigts.

Le bitcoin exerce aujourd’hui la même violence contre nos pieds. Une large part de notre droit ou de notre fiscalité fut élaborée sur le savoir-faire de l’arpenteur. L’espace politique se confond avec celui, délimité au fil de fer, où paissent les vaches. L’impôt s’exerce dans un espace circonscrit, la douane au passage d’une ligne au sol que peuvent franchir des gens, des marchandises, des valeurs intrinsèques, fiduciaires ou scripturales.

Mais le bitcoin ne se prend pas entre les doigts, ne s’inscrit nulle part et ne passe nulle frontière.

Des régulateurs ont cherché à définir la nature de l’adresse (en l’assimilant à un compte) ou du support (en sollicitant la vérité pour assimiler le voucher à un bon de caisse ou à un titre). Mais doit-on déclarer ses bitcoins en passant la frontière? Le bitcoin se présente sous une forme proche de celle d’une carte de paiement qui donne comme lui une adresse (dans une banque) et la clef privée permettant de faire usage des fonds. Or aucune douane ne demande de déclarer le transport d’une carte bancaire qui n’a pas de valeur per se. Pourtant le bitcoin a pu être acquis de l’autre côté de la frontière. Troublant.

D’où l’autre question peu pertinente mais régulièrement posée: la vente de bitcoin est-elle un service de change ou bien de transfert? Or selon la réponse (biaisée) que l’on donne, on se situe dans le cadre d’une loi ou d’une autre…

La question clé n’est pas celle de la nature du bitcoin mais celle de l’espace où il opère. Car à la différence des autres supports de valeur, il ne bouge pas et, qu’on l’encaisse ou qu’on le décaisse, il ne voyage ni avec nous ni dans le même espace que nous.

Il faut renoncer à appréhender une monnaie virtuelle par sa dématérialisation et le faire par son effet. Il s’exerce dans un espace construit et distinct de l’espace physique. Dans son livre sur l’empathie (2011), Jeremy Rifkin note utilement que le jeu se déroule dans un espace symboliquement séparé du champ utilitaire. Les «terrains de jeux» sont des refuges sûrs, indépendants du monde réel. Un terrain de jeu n’est pas un lieu que quelqu’un possède, qui lui appartient, c’est plutôt un cadre fictif qu’on se partage pour un moment. Projet politique, le bitcoin tient aussi du jeu!

Comme les mathématiciens ont construit les espaces permettant de faire jouer des objets mathématiques incongrus, les métaphysiciens en firent autant pour loger des êtres surnaturels. On rit aujourd’hui de la querelle sur le sexe des anges (certains débats sur le bitcoin ne valent pas mieux) mais les constructions intellectuelles d’un Thomas d’Aquin sur les anges offrent une lecture bien plus stimulante que certains rapports officiels sur les nouvelles monnaies! A partir d’un dogme restreint (les anges existent et ils sont de nature spirituelle), le plus grand philosophe du Moyen Age construit une théorie de l’espace: être dans un lieu n’a pas le même sens pour l’ange et pour un corps […]. Si l’ange est dit être dans un lieu corporel, c’est parce que sa puissance s’applique d’une certaine manière à ce lieu.

Bien plus près de nous, on a vu le choc créé par la découverte d’Heisenberg, de ce que l’électron circule sans trop nous dire où il est ni où il va. Comme le note Jérôme Ferrari dans le roman qu’il lui a consacré, les contradictions s’abolissent en même temps que les images et leur chair familière: il n’y demeure aucun vestige du monde que le langage des hommes peut décrire, aucun lointain reflet, mais seulement la forme pâle des mathématiques.

Ces «nouveaux espaces pour de nouveaux objets» offrent des pistes de réflexion pour aborder le bitcoin. Sans rêveries libertaires ni fantasmes régaliens (déjà impuissants dans l’espace transnational), il apparaît urgent d’inventer un autre vocabulaire et une régulation réaliste.

Le bitcoin s’échange dans un univers chiffré, non sur un continent où il suffirait de planter son drapeau en débarquant pour en prendre possession. Il est souhaitable que cet univers soit vivable et ne trouble pas celui de notre vie matérielle. Il faut construire des droits et des devoirs appropriés non seulement à la technique (pour ne pas interdire ce qu’on ne saurait empêcher) mais à la nature de cet espace. Si le bitcoin circule dans un espace construit où le consensus s’établit par l’usage des mathématiques, c’est avec des chercheurs et des entrepreneurs qu’il faut envisager ce que ces mathématiques peuvent y faire régner comme police.

* Blogueur: La voie du bitcoin

Il faut renoncerà appréhender une monnaie virtuelle par sa dématérialisation et le faire par son effet

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