Difficile de surmonter les différences idéologiques pour passer des paroles aux actes. Les Quinze en ont fait la démonstration ce week-end en étalant leurs divergences sur le processus de réformes de l'économie européenne. Leurs dirigeants se sont séparés à l'issue de deux jours de délibérations à Stockholm sans fixer de calendrier pour la libéralisation des marchés du gaz et de l'électricité. Et sans débloquer des dossiers susceptibles de donner un coup de fouet à leur économie, à l'instar du brevet communautaire, du «ciel unique» et du système de navigation par satellite Galileo.

Le soleil radieux qui a brillé sur la capitale suédoise encore prise par les glaces n'a pas incité les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne à se montrer audacieux. Eclipsée par la crise macédonienne et l'épizootie de fièvre aphteuse qui n'en finit pas de s'étendre – le premier ministre britannique, Tony Blair, est rentré précipitamment à Londres samedi matin –, la rencontre s'est achevée sur un bilan mitigé, loin des ambitions affichées: donner un nouvel élan au processus initié il y a un an à Lisbonne pour faire de l'Union l'économie «la plus performante du monde» et rétablir le plein emploi à l'horizon 2010.

Le premier ministre suédois, qui orchestrait sa première grand-messe européenne depuis l'adhésion de son pays en 1995, a admis que les espoirs ont été déçus. «Ce n'est pas parfait, a concédé Göran Persson, mais c'est la vie, on ne peut pas tout avoir à la fois.» Jacques Chirac a tenté de relativiser cet échec relatif. «Nos méthodes sont peut-être désastreuses, nos ambitions limitées, mais ça avance, et même plutôt bien», a jugé le président français.

Quelques avancées ont été réalisées, mais elles sont modestes. La dimension sociale sera plus présente dans le processus de Lisbonne, fortement teinté de libéralisme. Amélioration quantitative mais également qualitative de l'emploi, lutte contre l'exclusion et modernisation du modèle social européen sont reconnues comme des priorités. De nouveaux objectifs ont été retenus. Les Quinze s'efforceront d'atteindre un taux d'emploi (pourcentage de la population en âge de travailler qui occupe un emploi) de 67% d'ici à 2005 et de 50% pour les travailleurs de plus de 55 ans en 2010. La Commission européenne présentera l'an prochain des mesures pour prolonger la vie active afin de relever le défi du vieillissement de la population.

Aucune percée en revanche sur les projets susceptibles de doper la compétitivité de l'économie et la croissance – les Quinze tablent toujours sur 3% cette année, malgré un environnement international «depuis peu moins porteur». La France s'y opposant, aucune échéance n'a été fixée pour la libéralisation totale de l'électricité et du gaz, alors qu'une écrasante majorité d'Etats membres était prête à faire le pas en 2005. «L'ouverture doit se faire de façon graduelle et maîtrisée», a plaidé le premier ministre français, Lionel Jospin, provoquant l'ire de ses partenaires qui accusent Paris de protectionnisme, alors que dans le même temps, EDF prend des participations à tour de bras à l'étranger.

Les leaders européens ont réaffirmé l'objectif d'une ouverture à la concurrence des services postaux avant la fin de 2001, mais sont restés vagues sur les prochaines étapes de la libéralisation du rail. La création d'un «ciel unique» européen, qui contribuera à réduire les retards d'avions, est restée l'otage du différend opposant la Grande-Bretagne et l'Espagne sur Gibraltar. Madrid campant sur ses positions, le blocage persiste également sur le brevet communautaire, qui doit faciliter la vie des entreprises et leur faire économiser beaucoup d'argent.

«Un enjeu majeur»

Même constat d'échec sur le projet de navigation par satellite Galileo, dont le lancement est prévu pour 2008. La Grande-Bretagne et les Pays-Bas refusent toujours d'injecter des fonds publics dans l'aventure tant que le secteur privé n'y aura pas contribué substantiellement. Il y va, se défendent-ils, de la viabilité du projet, qui exige un investissement initial de 3,5 milliards d'euros (5 milliards de francs). En réalité, l'argument cache mal le souci des deux pays «atlantistes» de ne pas concurrencer le système américain GPS. Un comble, à l'heure où l'Union cherche à développer sa propre capacité de défense. Lionel Jospin ne s'y est pas trompé, en soulignant que Galileo constitue «un enjeu majeur pour la souveraineté européenne».