Une bonne nouvelle pour commencer: de manière générale, les émotions positives sont plus fréquentes que les négatives. Toutefois, une étude du professeur Klaus Scherer de l'Université de Genève montre que la présence d'un supérieur dans une interaction augmente le risque de se mettre en colère. Nos propres recherches viennent confirmer ce constat: une rencontre sur quatre provoque ce sentiment de colère, c'est énorme!

Les cadres avec lesquels nous avons discuté des résultats de nos recherches se sentent moins concernés par le second constat que par le premier, qui leur paraît plus pertinent. Selon eux, les rencontres avec leurs subordonnés sont presque exclusivement empreintes de bonne humeur. Les interactions qui se passent mal doivent, disent-ils, découler du mauvais caractère du supérieur incriminé. En ce qui les concerne, leurs collaborateurs montrent rarement des signes de colère, plutôt de la satisfaction.

Or, ces supérieurs pourraient bien se tromper lourdement. Car, ressentir de la colère ne signifie pas nécessairement exprimer cette colère. Quand il s'agit de montrer ses émotions à leur chef, les employés le font avec parcimonie.

Notre étude démontre que la grande majorité des subordonnés cachent le ressentiment qu'ils peuvent éprouver vis-à-vis de leur chef. Cela pour une raison simple: les supérieurs ont tendance à juger plus positivement les collaborateurs qui dissimulent leurs émotions négatives.

En revanche, de leur côté, les supérieurs réagissent en montrant leur colère lorsqu'ils sont insatisfaits. Et, pour couronner le tout, ils n'hésitent pas à réprimander, voire à punir leurs subordonnés.

L'employé qui ne veut pas que ses émotions négatives soient amplifiées estimera plus sage de les cacher lorsqu'il se trouve devant son chef. Mieux, nous avons constaté que les employés ne font pas que montrer leurs émotions positives à leur chef, ils les exagèrent. Ils chaussent le nez de leur supérieur de lunettes roses, qui dissimulent le négatif et rendent le positif encore plus positif.

De nombreux supérieurs sont convaincus que leur grande expérience de la nature humaine leur permet de débusquer aisément toute tentative de dissimulation ou d'embellissement de la réalité. Et qu'il est par conséquent inutile de les flatter ou de chercher à cacher sa colère. Ils ont tort.

La conviction que l'on devine les émotions cachées est souvent de la présomption. Les gens sont très habiles à dissimuler leurs sentiments.

D'autres supérieurs en revanche sont tentés de se dire que cela fait partie de leur rôle que de fâcher parfois leurs collaborateurs et, si ces derniers dissimulent leur colère, eh bien c'est tant mieux.

Au fait, est-ce si grave que les employés soulignent le positif et minimisent le négatif? Pas forcément. Cependant, les supérieurs ont aussi besoin de feed-back concernant leur comportement et leur responsabilité à l'égard des dysfonctionnements au sein de l'entreprise. On sait que les employés ne se limitent pas à cacher leurs émotions négatives mais qu'ils camouflent aussi les mauvaises nouvelles. Pourtant, les deux sont une source indispensable d'informations pour des prises de décision optimales.

Disqualifier les émotions négatives des employés en les considérant comme «normales», ne pas les prendre au sérieux, aura des conséquences néfastes à long terme, notamment une diminution de la satisfaction et de l'engagement au travail ou l'expression d'une joie maligne, si le chef encaisse une défaite.

Alors, même s'il est plus agréable de recevoir des nouvelles positives, les chefs doivent également être au courant des éventuels problèmes. Comment? Et étant vigilant et en posant des questions. Et, si nécessaire, plusieurs fois.