Le niveau de chômage bas dont profite à nouveau l'économie suisse a certes des origines conjoncturelles, mais celles-ci sont accentuées aussi par des causes structurelles: le réservoir des personnes susceptibles d'entrer ou de demeurer dans le monde du travail demeure très restreint. Cette situation s'explique en particulier par des limitations persistantes en matière d'immigration, d'un contexte général dans l'ensemble peu favorable au travail des femmes, de l'allongement de la période de formation des jeunes, ainsi que du départ en retraite anticipée de nombreuses personnes proches de l'âge de la retraite. Cela pose problème: on ne saurait oublier que le volume disponible du «facteur de production travail» a une incidence déterminante sur la croissance économique, qu'une stagnation de ce facteur peut influencer négativement le développement du produit domestique.

Selon des chiffres pour les années 1991 à 2000, données publiées récemment par l'Office fédéral de la statistique, on a observé durant cette décennie un accroissement considérable du phénomène de la retraite anticipée, au point que pour les hommes âgés de 62 à 64 ans la proportion des préretraites est désormais de 30%, en augmentation d'un tiers par rapport à la décennie précédente. Dès l'âge de 54 ans, le taux d'activité baisse continûment, les taux suisses se rapprochent progressivement de ceux observés dans la majorité des pays européens. De nombreux salariés ont ainsi préféré bénéficier d'une retraite anticipée avant l'âge légal, soit à l'époque respectivement 65 et 62 ans, indépendamment des conditions financières parfois défavorables qui s'y attachaient, en particulier une réduction des rentes.

Mais les informations les plus intéressantes portent non pas sur les données agrégées pour l'ensemble de la population active, mais bien sûr les différents secteurs économiques. On constate alors que la retraite anticipée est bien en premier lieu déterminée par des critères économiques, en particulier la capacité de financement très variable des différents secteurs économiques et surtout des entreprises qui les constituent. En revanche, des critères tels que la «pénibilité» du travail ne jouent encore qu'un rôle très accessoire, ce qui est quelque peu choquant. Ainsi, parmi les hommes âgés de 62 à 64 ans et les femmes de 59 à 61 ans, la proportion des «préretraités» est avec 50% la plus élevée dans les secteurs transports et télécommunications (soit les anciennes régies nationales), ainsi que dans les administrations publiques. Les contribuables suisses ont ainsi financé, directement ou indirectement, certaines prestations sociales additionnelles des salariés du secteur public et parapublic. Les taux sont encore relativement élevés pour le secteur financier (banques et assurances), avec 37%, et pour l'industrie, avec 29%, mais se réduisent de manière considérable pour le commerce de détail (18%), le secteur de la santé (17%), et surtout le bâtiment (13%) et l'agriculture (7%). Décidément, les écarts entre secteurs économiques demeurent considérables en matière de retraite anticipée. n

Graziano Lusenti, expert en assurances de caisses de pension, administrateur délégué, Robeco Institutional Asset Management (Suisse) SA, g.lusenti@riam.ch