Durant les années sombres de la guerre froide, les Suisses se sont appliqués à constituer des réserves pour le «cas où». La ménagère était ainsi exhortée à maintenir un stock bien alimenté de produits de première nécessité. Dans le domaine de la prévoyance professionnelle, cet esprit de prudence est répandu à juste titre: les caisses de pension constituent des réserves spécifiques pour couvrir des «risques» bien précis: allongement de l'espérance de vie, aggravation du risque d'invalidité, changement des bases techniques, réserves pour fluctuations des risques de placements. En la matière, les catastrophes se matérialisent selon des probabilités en principe calculables. Toutefois, du fait de la baisse boursière, l'an 2001 restera bel et bien comme un «annus horribilis», tant il aura affecté négativement les placements de nombreuses institutions.

Plus d'une caisse achèvera l'exercice en cours avec un rendement du portefeuille en baisse de 5%, 10% voire plus, alors que les institutions sont tenues de rémunérer les avoirs d'épargne d'au moins 4%. Les fluctuations importantes des actions sont un fait statistiquement établi et peuvent donc en partie être anticipées: c'est à cet effet que les caisses de pension ont constitué d'importantes réserves pour fluctuations, qui atteignent 10%, 20% ou plus de la fortune totale. Se posent deux questions: les réserves constituées seront-elles suffisantes pour couvrir les baisses de cours? Et quelle stratégie de placement faudra-t-il définir avec des réserves pour fluctuations amoindries, ou épuisées? Le hic, en effet, est que l'allocation des placements dépend largement de ces réserves-là: plus elles sont importantes, et plus une caisse peut se permettre d'investir dans les catégories qui présentent le potentiel de rendement le plus élevé sur plusieurs années. En d'autres termes: est-il opportun de «sacrifier» une performance élevée à long terme pour résoudre un problème d'équilibre immédiat?

La résolution des problèmes qui se posent n'est pas aisée, elle exigera une bonne dose de pragmatisme, de flexibilité, de créativité. Les conseils de fondation devront se demander s'il y a effectivement lieu d'ajuster la politique de placement dans un sens plus conservateur (mais moins rentable), ils devront déterminer dans quel horizon les réserves devront être reconstituées, et comment: augmentation des cotisations, versement exceptionnel, recours temporaire à d'autres postes de réserves, etc.? Mais une importance très particulière reviendra aux autorités de surveillance: accepteront-elles que certaines institutions ne soient pour un temps pas en état de couvrir leurs engagements, quels délais fixeront-elles aux institutions en difficulté temporaire pour rétablir leur situation? Autant de questions auxquelles il conviendra de donner des réponses en fonction de situations chaque fois différentes.

Dr sc. polit., expert en caisses de pension, directeur exécutif, Robeco (Suisse) SA, g.lusenti@riam.ch