Vue de l’extérieur, la longiligne silhouette brune de la «Boillat» n’a pas changé d’un iota en quinze ans. Immuable, tel un serpent ankylosé par le froid ambiant, elle s’étire sur des centaines de mètres, à fleur de peau de la rue principale de Reconvilier.

Depuis 1855, cette fonderie est indissociable de la vie de ce petit village du Jura bernois. Créée pour approvisionner l’horlogerie suisse, elle se diversifiera, devenant connue internationalement pour son savoir-faire dans le maillechort, un alliage qui confère aux stylos à bille leur efficacité.

En dessous du toit denté caractéristique des usines du début du XXe siècle, à même d’absorber un maximum de lumière, l’enseigne Swissmetal rappelle que, depuis la fin des années 1980, le destin de la fabrique est devenu national. Rassemblant plusieurs sociétés, le groupe UMS Usines Métallurgiques Suisses a vu le jour, créant une mayonnaise qui ne prendra jamais.

Devant la porte, Patrick Rebstein, ancien directeur de l'usine, inspecte attentivement les lieux. Avec le même regard d’observateur qu’il posait il y a exactement quinze ans, lorsque la Boillat s’est réveillée pour cracher, hurler sa colère et son incompréhension face à une stratégie jugée suicidaire.

Deux grèves en quinze mois

Le 25 janvier 2006, les ouvriers de la Boillat se mettaient en grève pour la deuxième fois en quinze mois. «En 2004, c’est pour protester contre le licenciement de toute une partie de la direction du site. Il y a une crainte de démantèlement de la Boillat qui s’opère», analyse celui qui revient sur les lieux pour la première fois. «Lors de la deuxième grève, c’est différent: tout le monde a compris la stratégie de la direction du groupe qui consistait à détruire ce site industriel et tout le monde s’y opposait, y compris les clients.»

Aujourd’hui à la tête du Centre de formation des Montagnes neuchâteloises (Cifom), Patrick Rebstein se sait déjà, à cette époque, sur le départ. Il a été démis de ses fonctions: «J’avais refusé de signer un engagement à défendre cette stratégie auprès des clients et de la presse.»

C’est d'ailleurs justement une presse, mais d’une tout autre nature, qui mit le feu aux poudres. Pour la fabrication des produits semi-finis de la fonderie, des fils ou des barres fabriqués à partir d’alliages de laiton, de cuivre et de bronze, l’installation est cruciale.

La Boillat, c’était l’âme de Reconvilier

Flavio Torti, ancien maire de la commune

Or Dornach (SO), le deuxième site de Swissmetal a un besoin similaire, mais pour de plus grands diamètres. Directeur général du groupe, Martin Hellweg tranche: un seul investissement sera réalisé et il sera localisé en terres soleuroises. Une décision jugée alors insensée: «C’est comme si vous décidiez de courir le Paris-Dakar et un grand prix de formule 1 avec la même voiture, commente Patrick Rebstein. Selon la voiture, vous pouvez au mieux espérer gagner l’un des deux, mais vous avez surtout de grandes chances de perdre les deux. Sans compter les déplacements de camions que cela allait impliquer entre les deux sites.»

A lire: Ces chiffres qui dérangent Swissmetal

Pour les quelque 400 employés de la Boillat, une telle option revient à signer l’arrêt de mort d’un fleuron industriel qui rythme la vie de Reconvilier depuis cent cinquante ans. «La Boillat, c’était l’âme de Reconvilier, l’âge d’or de la commune», se souvient Flavio Torti, alors maire libéral-radical de ce village d’un peu moins de 2500 habitants. Assurance maladie offerte, camps de vacances pour enfants, essence et appartements à loyers modérés, les patrons successifs n’ont pas lésiné sur les moyens pour fidéliser leurs employés.

Des ouvriers dévoués

Si la Boillat aime ses ouvriers, ceux-ci le lui rendent bien: «Je suis passé par plusieurs sociétés, mais jamais je n’ai vu une telle culture d’entreprise», observe Patrick Rebstein qui a posé un regard «admiratif» sur le courage des grévistes. «Si on devait demander le vendredi à une équipe de venir travailler le samedi pour une livraison, il n’y avait pas de discussion. Ils venaient.»

Cet attachement viscéral couplé à une profonde conviction d’avoir raison poussera les métallurgistes à refuser de suivre la voie voulue par un Martin Hellweg omnipotent. Car le talon d’Achille du groupe, c’est qu’il n’a pas de propriétaire fort, seulement des petits actionnaires facilement manipulables.

Un conflit d’une nature inédite

Pendant trente jours, Reconvilier va devenir le théâtre d’un conflit d’une dureté et d’une intensité inégalées en Suisse depuis le début du siècle. «Il faut bien comprendre que cela n’avait rien à voir avec un conflit social traditionnel, souligne l’ancien directeur du site. Il ne s’agissait pas de revendications salariales ou de lutte contre des licenciements. C’était inédit et il n’a pas été facile de le faire comprendre au grand public.»

Durant ce froid mois de février 2006, tous les regards vont ainsi converger vers cette commune érigée en symbole des dérives d’une économie financière déconnectée de la réalité. Pour ne rien gâcher, les protagonistes de l’affaire offrent une galerie de portraits qu’Emile Zola ne dédaignerait pas pour un Germinal des temps modernes. Au côté de l’inflexible financier Martin Hellweg, il y a la syndicaliste Fabienne Blanc-Kühn, et le leader des grévistes Nicolas Willemin. Toute une série de seconds rôles non moins savoureux complètent le tableau, à commencer par le colosse aux longs cheveux qui décompte sur la façade de l’usine les jours de grève ou «Karl» qui tient sur son blog le journal engagé du conflit.

C’était une période extrêmement difficile

Patrick Rebstein, ancien directeur de la Boillat

Il y a aussi des drames humains qui se jouent. Les rares employés qui restent fidèles à la doxa de l’entreprise essuient, eux, le mépris de leurs collègues. «C’était une période extrêmement difficile», confirme Patrick Rebstein, tandis que Flavio Torti, lui-même patron, confesse: «Ce sont les seuls jours de ma vie où je n’ai pas eu envie de me lever tellement il y avait de problèmes à gérer. Comme maire, je devais prendre des décisions, et j’étais seul. J’ai eu des menaces. J’ai tout eu.»

Au dix-huitième jour de grève, une manifestation rassemblera 10 000 personnes derrière l’usine occupée par les ouvriers. Elle marquera l’apothéose d’un mouvement qui suscita un énorme élan de solidarité. «Aucun ouvrier n’a perdu un centime, assure aujourd’hui Flavio Torti. Parallèlement au fonds d’UNIA, la commune avait lancé son propre fonds et les soutiens ont afflué.»

La menace d’une intervention policière

Ce sont toutefois des raisons financières qui seront invoquées lorsque la grève prendra fin le 23 février. Le syndicat ne pourra plus soutenir le mouvement longtemps. Se sentant lâchés, les ouvriers se résignent à reprendre le travail, la mort dans l’âme. Rien n’a été obtenu ou si peu: leur seul espoir est placé dans une médiation, qui échouera après des mois de discussions.

Mais aujourd’hui, Patrick Rebstein confirme qu’une autre menace a porté un coup fatal à la révolte, à savoir l’imminence d’une intervention des forces de l’ordre: «J’ai reçu un téléphone de quelqu’un de haut placé qui m’a expliqué que Martin Hellweg voulait faire déloger les grévistes de force. Les autorités ne pouvaient plus y surseoir. Nous n’avons pas voulu voir des grenadiers bernois face à des ouvriers.»

Le rideau tombe. Mais la Boillat n’a de loin pas bu le calice jusqu’à la lie car les années qui suivront donneront raison aux grévistes. En 2012, le groupe est à deux doigts de la faillite. Quelques mois plus tard, il est repris in extremis par le groupe chinois Baoshida. S’ensuivront des années que les observateurs jugent «surréalistes». Alors qu’un pillage industriel était redouté, ce sont des opérations financières douteuses qui mettront un terme à l’aventure. En 2019, l’entreprise est à nouveau au bord du gouffre.

Lire à ce sujet: Swissmetal est pris entre deux feux

«Client de la Boillat depuis vingt-cinq ans, je me dois de dire que je n’ai jamais observé une baisse de la qualité.» Ce témoignage, c’est André Rezzonico, nouveau maître des lieux, qui le livre. Ce fameux propriétaire que Patrick Rebstein et les autres grévistes appelaient de leurs vœux il y a quinze ans se tient aujourd’hui devant lui et nous fait visiter les lieux.

Restaurer le rayonnement d’antan

Directeur de l’entreprise valaisanne Lemco Precision, le Genevois a repris en 2019 pour un prix non communiqué les actifs de Swissmetal à Reconvilier comme à Dornach. Avec son associé Pierre Steiger, il est bien décidé à remettre à flot l’ancien fleuron industriel. «Pour mesurer ce qu’était Swissmetal, il faut rappeler, insiste Patrick Rebstein, qu’il y a quinze ans, Reconvilier était le centre mondial de l’écriture. De Bic à Indian Writing, tous les fabricants de stylos se fournissaient ici. Ceux qui, à l’époque, ont pensé que ce type d’industrie lourde n’avait plus sa place en Suisse se trompaient. La Boillat était dans des produits de niche avec des technologies de pointe.»

Pour redresser Swissmetal, André Rezzonico a nommé une direction expérimentée composée de Thomas Chicoine, chargé des ventes et du marketing, et d’Angelo Di Silvio, responsable de la production. A l’automne 2019, il s’est séparé de l’ancien directeur, Claudio Penna. «Nous n’avions pas le même style», commente le nouveau patron, qui nous fait pénétrer dans les entrailles de la fonderie.

Là où, en février 2006, de longues tables servaient de support à des parties de cartes destinées à tuer le temps et l’inquiétude, quelques ouvriers s’affairent au milieu de bobines géantes de fils cuivrés ou dorés. Des machines ronronnent, travaillant de manière quasi autonome.

Retrouver l’obsession du client

La pandémie a bien sûr ralenti le redémarrage – «Nous avons perdu six à neuf mois», estime André Rezzonico- mais surtout, les années d’errance ont coûté cher. Les effectifs ont fondu. Aujourd’hui, Swissmetal Industries – c’est sa nouvelle raison sociale – emploie quelque 140 personnes. «Dans un premier temps, j’ai dû revoir tout l’organigramme, prévu pour un groupe de 700 personnes et changer l’ADN de l’entreprise», indique le repreneur.

Car s’il n’est pas du sérail, il a l’avantage de savoir «quels sont les besoins des clients» et de bien comprendre «le produit». Devenue une PME, l’entreprise travaille ainsi étroitement avec les décolleteurs, qui devront dans un proche avenir s’affranchir du plomb. Elle prépare également des ébauches pour optimiser les délais de livraison et a mis en place un système de maintenance prédictive.

La société a aussi commencé à développer de nouveaux alliages pour se démarquer de la concurrence. Les Wieland (DE), Le Bronze Industriel (FR) et autres Hailiang (CN) ont en effet pris acte de la renaissance de la Boillat et sont aux aguets.

Nous venons de récupérer un client. Cela faisait dix ans qu’il ne travaillait plus avec l’entreprise

Thomas Chicoine, codirecteur de Swissmetal Industries

«En 2020, nous nous sommes concentrés sur le marché suisse et avons regagné des parts de marché», déclare André Rezzonico. «Nous venons par exemple de récupérer un client, à dix minutes d’ici, illustre Thomas Chicoine. Cela faisait dix ans qu’il ne travaillait plus avec l’entreprise.» Swissmetal Industries vise un chiffre d’affaires de 40 millions de francs en 2021 et espère à terme atteindre les 100 millions de francs.

Cette année, l’accent sera aussi mis sur la France et les Etats-Unis. Les secteurs visés? «Il y a bien sûr la connectique en général, mais aussi les applications industrielles, les générateurs ou l’aéronautique», répond Thomas Chicoine. Et André Rezzonico tient à tout prix à cibler l’horlogerie et à exploiter les forces de Dornach dans l’outillage et les profilés pour l’architecture.

Une revanche au goût amer

Dans la vallée de Tavannes, cette résurrection est observée avec un mélange de curiosité et de prudence, avec, également, la conscience que c’est certainement la dernière chance qui se présente pour l’entreprise. «Après ce qui s’est passé ici, les employés sont vigilants», précise Patrick Cerf. Chargé du secteur industriel chez Unia Transjurane, le syndicaliste se félicite en tout cas que le nouvel employeur soit resté membre de la Convention collective de travail, tout en rappelant à quel point les années Hellweg ont rendu les employés méfiants.

Ironie de l’histoire, c’est d’ailleurs finalement à Reconvilier que seront regroupées toutes les activités, au plus tard en 2026. Mais la revanche a un goût bien amer. «Si on avait laissé les gens travailler, il y aurait certainement 500 personnes ici», assure Patrick Rebstein qui n’a pas perdu un mot des explications de la nouvelle équipe dirigeante.

Avec une pointe d’émotion, l'ancien directeur ajoute: «La forêt a brûlé et là, enfin, je vois les premiers arbres qui repoussent.» La nouvelle équipe acquiesce, consciente du défi qui l’attend car il va aussi falloir former la relève et renouveler un parc de machines vieillissant. «J’ai tout mon temps, conclut le nouveau propriétaire, je ne suis pas pressé.»