Le Temps: La sortie de la Grèce de la zone euro est-elle inéluctable? Samy Chaar: Il faut se demander quand elle va le faire et non si elle le fera. Le coût de son maintien dans la zone euro est exorbitant. C’est certainement un peu tôt mais, à terme, on peut imaginer que le peuple grec lui-même choisisse de quitter l’Union monétaire. L’économie grecque connaît une dépression sans précédent, le pays fait face à une déflation très importante, son endettement est gigantesque et le remboursement des intérêts représente pratiquement un cinquième des rentrées fiscales. Dans le même temps, il semble peu probable que la Grèce puisse s’en sortir par de la croissance. Face à cette équation insoluble, la meilleure solution est de quitter la zone euro, de faire défaut sur la dette et de laisser la monnaie se dévaluer. Une fois le choc initial passé, la Grèce s’en sortira mieux que si elle reste au sein de la zone euro. Si elle l’avait fait voici trois ans, son économie serait probablement en croissance à l’heure actuelle. Charles Wyplosz: Je ne suis pas d’accord. D’un point de vue économique, sortir de la zone euro n’est pas rationnel. Le coût serait énorme pour la Grèce. Tous les contrats y sont libellés en euros. Si le pays quitte l’Union européenne, tous ces contrats voleront en éclats. Ce qui ne manquera pas de provoquer un déchirement au sein de la population, entre gagnants et perdants. A l’inverse, si la Grèce reste dans l’Union monétaire, elle perd essentiellement en termes d’autonomie et de compétitivité. Or, je pense que la perte de compétitivité s’élève au maximum à 15%. La question est donc de savoir si la solution la moins coûteuse est de passer par une réduction des salaires, comme c’est le cas en ce moment, ou par une dévaluation de la monnaie.

– Certains observateurs envisagent une dévaluation de la nouvelle monnaie grecque de 60%! CW: Si la Grèce quitte la zone euro, elle se retrouvera avec une devise dévaluée de moitié et, par conséquent, avec une dette libellée en euros qui équivaudra au double de ce qu’elle est aujourd’hui. Une situation intenable. Pour moi, la meilleure solution pour la Grèce est de faire défaut tout en restant dans la zone euro. Les Européens doivent comprendre, Allemands en tête, qu’il n’y a pas d’autres solutions et que la dette grecque devra de toute façon être éliminée dans sa quasi-totalité. Ils n’auront d’autre choix que de payer.

Monsieur Chaar, dans votre scénario, ne sous-estimez-vous pas le coût d’une sortie de la zone euro? SC: Nous n’éviterons pas un défaut de la Grèce. Mais cela ne réglera en rien son problème de compétitivité. La Grèce a aujourd’hui le choix entre suivre la voie du Japon ou celle de l’Argentine. Autrement dit, très peu de croissance pendant vingt ans, de la déflation et, dans le cas de la Grèce, un problème de productivité, d’industrialisation et d’emploi. Ou bien, si l’on encaisse le choc maintenant, avec une récession de 10% et une dévaluation de 50% de la monnaie, on résout la problématique du défaut tout en permettant à l’économie grecque de retrouver une certaine compétitivité. CW: Il faut garder deux éléments en tête. D’une part, il s’agit d’une économie fermée, qui exporte peu. L’effet bénéfique d’une dévaluation (ndlr: qui rend moins chers les produits fabriqués en Grèce) ne doit donc pas être surestimé. D’autre part, prendre pour année de référence 1999, soit la création de l’euro, pour évaluer la situation compétitive d’Athènes est une supercherie intellectuelle. Tout le monde sait que les Allemands sont entrés dans l’Union monétaire avec un taux de change surévalué d’environ 15% alors que la Grèce est entrée avec un taux sous-évalué en 2001. On savait donc que l’Allemagne devrait faire des efforts de compétitivité, ce qu’elle a fait, mais également que la Grèce, comme le Portugal, perdrait cet avantage avec l’inflation. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé. En fait, la perte de compétitivité pour l’économie grecque est relativement mineure. Du coup, quitter la zone euro pour récupérer 15 points de compétitivité est un non-sens économique. D’autant que, s’il y a une dépréciation de la drachme lors de sa réintroduction, celle-ci sera rapidement annihilée par l’inflation qui s’ensuivra obligatoirement. Car plus personne ne voudra prêter à un Etat qui aura fait défaut, et la banque centrale sera obligée de financer le déficit budgétaire en faisant tourner la planche à billets. L’avantage d’une sortie de la zone euro sera donc très modéré et limité dans le temps. SC: La Grèce a le choix entre l’inflation et la dépression, entre suivre l’exemple argentin ou continuer sur le même chemin que ces trois dernières années… CW: Non. Si vous commencez par éliminer la dette publique, vous réduisez le déficit budgétaire puisqu’une grande partie des dépenses publiques sert aujourd’hui à payer les intérêts de la dette. Du coup, plus besoin d’austérité. Si elle avait fait défaut voilà deux ans, le problème serait réglé et son économie serait aujourd’hui en croissance. Le nœud gordien de la Grèce n’est pas sa compétitivité mais sa dette publique. Une fois ce problème éliminé, les Grecs seront tout à fait heureux au sein de la zone euro. SC: Nous sommes d’accord, la Grèce devra certainement faire défaut. En revanche, le problème de la compétitivité nous inquiète davantage. La Grèce est un pays qui s’est désindustrialisé et qui n’exporte plus grand-chose. Or, une bonne manière de se réindustrialiser est d’être plus compétitif. On peut le faire en augmentant la productivité, en baissant les salaires ou, éventuellement, en dévaluant sa monnaie. CW: Tout le monde a envie d’avoir une devise sous-évaluée! Mais encore une fois, si la Grèce arrêtait de recourir à l’austérité dès aujour­d’hui, son économie pourrait bénéficier d’une bouffée d’oxygène sans qu’il soit besoin d’une relance budgétaire. Une fois que l’incertitude sur la dette publique aura été levée et que les banques grecques auront été nettoyées et recapitalisées, la terrible dépression actuelle disparaîtra immédiatement. Le déficit public de la Grèce équivaut aujourd’hui à 7 ou 8% de son produit intérieur brut (PIB) alors que le poids de sa dette oscille autour de 20% de ses dépenses publiques. Si vous enlevez ce poids d’un seul coup, la Grèce se retrouve avec un budget en excédent lui permettant même de faire de la relance budgétaire. SC: Dans le cas de l’Argentine, ce n’est pas le fait d’avoir fait défaut qui lui a permis de retrouver une partie de sa croissance mais d’avoir pu bénéficier de gains de compétitivité suite à la dévaluation de sa monnaie. Or, aujourd’hui, même si la Grèce fait défaut, elle continuera à avoir un coût du capital supérieur à son taux de croissance, donc elle restera dans une forme d’insoutenabilité budgétaire. Sans compter que, en tant qu’Etat paria, elle peinera à se financer sur les marchés. CW: La différence entre votre raisonnement et le mien, c’est que je pense que le défaut de la Grèce résoudra son problème budgétaire. Ce problème évacué, la Grèce se retrouvera avec une marge de manœuvre dont elle ne dispose pas aujourd’hui. Le problème d’une dévaluation, c’est qu’elle équivaut à une sortie de la zone euro. C’est comme dans un mariage, si l’un des deux époux choisit de divorcer, c’est pour toujours. D’un point de vue économique, quitter la zone euro pour se donner une petite marge de manœuvre temporaire me paraît être un très mauvais calcul. SC: Pour reprendre l’allégorie du mariage, si la dette contractée par l’un des deux mariés est trop grande par rapport aux revenus que le mariage peut générer, le divorce peut être une bonne idée, en tout cas sur le plan financier.