Du Salon international de la haute horlogerie (SIHH), qui s’est achevé vendredi, ressort une constante: le manque de visibilité. Incertitude, prudence, niveau des stocks, cours de changes et tensions géopolitiques reviennent dans toutes les discussions. A quelques exceptions près, les patrons de marques horlogères présents au SIHH font état d’une certaine retenue de la part de leurs acheteurs. Les récents indicateurs se sont donc confirmés à Palexpo: 2016 sera un exercice compliqué, au moins autant que le précédent.

Mais qu’en est-il à plus long terme? Dans dix ans, Hongkong sera-t-il encore le premier débouché de l’horlogerie suisse? Ou en sera l’Apple Watch et sa galaxie de concurrentes connectées? Le secteur horloger va-t-il encore créer des emplois, après le record de 60 000 personnes atteint à fin 2014? Le Temps a prospecté. A douze patrons de marques, trois mêmes questions ont été posées. Avec un objectif sous-jacent: qu’ils fassent abstraction des tendances conjoncturelles du moment.

Leurs réponses sont parfois spontanées, parfois réfléchies, et toutes un brin divinatoires. L’exercice se veut sans prétention. Il donne néanmoins un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler l’horlogerie dans une décennie.


Les questions

1. Dans dix ans, quel sera le premier débouché de l’horlogerie suisse?

2. En 2025, que fera l’Apple Watch?

3. Fin 2014, l’horlogerie suisse donnait du travail à presque 60 000 personnes. Combien en emploiera-t-elle dans dix ans?


Jérôme Lambert (Montblanc)

1. La Chine continentale.

2. En terme de fonctionnalité, j’ai bien quelques idées, mais comme je veux les implanter dans notre bracelet connecté, je vais les garder pour moi. En terme de nombre d’unités, ils seront peut-être à 20 millions. Cela reste marginal pour l’horlogerie suisse [ndlr: qui, en 2014, a exporté 28,6 millions de montre pour une valeur de 22,2 milliards de francs].

3. Quand je suis arrivé en Suisse, en 1990, l’horlogerie suisse c’était 35 000 personnes environ. Si on fait la même suite logique en tenant compte des problèmes du franc, j’espère que l’on pourra atteindre 70 000 – 80 000 personnes.


Edouard Meylan (H. Moser & Cie)

1. Nos premiers clients seront toujours basés en Asie, vraisemblablement en Chine continentale. En revanche, où achèteront-ils leurs montres? Cela dépendra des taxes d’exportation…

2. En tout cas, elle ne ressemblera plus à une montre. Elle aura conquis un très large public et disposera de nouvelles fonctions, par exemple pour gérer son environnement (chauffage, micro-ondes, portes d’entrées, etc.)

3. C’est très, très dur à dire. De plus en plus, les grandes marques cherchent à industrialiser les processus de production. Et l’on rencontre de moins en moins d’horlogers dans ces groupes. Je pense donc que cela va se stabiliser, voire baisser un peu.


Vanessa Monestel (Laurent Ferrier)

1. Ce sera un territoire auquel on ne pense même pas, car chaque fois que l'on essaye de prédire l’avenir, on est surpris. En étant conservatrice, je dirais que les Etats-Unis sortiront toujours leurs épingles du jeu. Mais que d’autres régions, comme l’Afrique, pourraient devenir un relais de croissance.

2. Ce sera un produit qui marchera très bien. Cela pourrait même ouvrir des débouchés pour l’horlogerie mécanique, car les jeunes générations s’habitueront à avoir quelque chose au poignet. Pour nous, horlogers traditionnels, le travail consistera à trouver les mots pour attirer cette nouvelle génération vers un objet plus émotionnel qu’un relais fonctionnel de leur téléphone.

3. Je ne veux pas m’avancer à donner un chiffre. Mais tous les horlogers planchent sur leurs prix de revient. Et vu que le «Swiss made» est plus permissif, cela autorise certaines délocalisations, notamment dans la sous-traitance. Je pense que l’on se dirige malheureusement vers une perte d’emplois potentielle.


Sandro Reginelli (Hautlence)

1. Après les Etats-Unis et l’Asie, à qui le tour de jouer un rôle important? Entre le Moyen-Orient, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique, je parie sur le marché africain. Mais surtout sur le consommateur africain. Il pourrait devenir un acteur important et contre-balancer le développement continu de l’Asie et des Amériques.

2. Dans dix ans, l’Apple Watch aura perdu de son attrait. Parce qu’Apple se sera attaqué à d’autres plateformes en même temps. Je ne vois pas Apple comme une marque horlogère, mais comme une marque qui s’attaque à des supports, des surfaces. Demain, il y aura une ceinture Apple, des lunettes Apple, etc. Cela va se diluer dans différents supports et l’horlogerie n’en sera qu’un parmi d’autres.

3. J’espère qu’elle en emploiera beaucoup plus. Notamment grâce au renforcement du label «Swiss made» qui doit pousser l’industrie à investir davantage en Suisse. La montre connectée de Tag Heuer a ouvert une voie qui pourrait voir naître de nouvelles compétences en Suisse et ainsi doper l’industrie horlogère – en plus d’un développement continu de l’horlogerie traditionnelle, évidemment.


Philippe Léopold-Metzger (Piaget)

1. La Chine continentale.

2. Elle aura conquis une clientèle mondiale et menacera les produits horlogers conçus pour donner l’heure ou mesurer les performances, mais ne sera toujours pas un danger pour la haute horlogerie. Elle sera capable de tout faire, ouvrir et fermer les portes, communiquer en vidéo, régler la température de sa douche… Reste à savoir si, de manière générale, nous ne serons pas gavés par cet excès d’informations. Il y a bien un jour où l’homme retournera vers moins de connexion.

3. Il y en aura plus que 60 000. Même s’il y a une consolidation aujourd’hui, le secteur est train de créer et de recréer des métiers d’arts, de l’artisanat, de mettre en place des écoles et des formations. L’automatisation ne détruira pas des emplois.


François Bennahmias (Audemars Piguet)

1. Le trio de tête sera certainement composé des Etats-Unis, du Japon et du Moyen-Orient. Pas la Chine, du moins tant que les importations douanières ne baisseront pas.

2. Apple nous aura peut-être surpris, sans devenir une menace pour la haute horlogerie. Le jour où les montres connectées toucheront aux questions de santé, ça sera une grande amélioration – et je ne parle pas que des pulsations cardiaques… Mais tant que les montres connectées n’amènent rien de plus qu’un téléphone portable.

3. De nouveaux métiers vont être créés, d’autres vont complètement changer. Mais dans le fond, il y en aura beaucoup moins, en raison de l’automatisation.

Rappel des questions

1. Dans dix ans, quel sera le premier débouché de l’horlogerie suisse?

2. En 2025, que fera l’Apple Watch?

3. Fin 2014, l’horlogerie suisse employait 59 000 personnes. Combien en emploiera-t-elle dans dix ans?


Juan Carlos Torres (Vacheron Constantin)

1. Je préfère partager mes idées, ma vision et mon imagination avec mes collaborateurs.

2. L’Apple Watch sera totalement refondue. La montre liée à une fonction de connectivité nous offrira autre chose que ce qui existe aujourd’hui. Apple n’en sera pas nécessairement l’initiatrice. La montre téléphone, qui ne remplacera pas la montre traditionnelle, a un avenir. Téléphoner et visualiser son courriel à partir d’un objet fixé à notre poignet nous serait bien plus utile que de savoir quel est notre rythme cardiaque quand nous faisons du sport.

3. Je vous renvoie à ma première réponse!


Kari Voutilainen (Kari Voutilainen)

1. Ce sera les Etats-Unis, mais plus Hongkong, trop pollué par les détaillants qui vendent les montres au rabais.

2. C’est séduisant au départ, mais personnellement, je ne suis pas convaincu. Depuis 15 ans, je porte des montres connectées pour le sport. Mais j’en avais marre qu’elle me dise de faire ceci ou cela. Depuis quelques temps, je me suis trouvé une très bonne montre mécanique que je porte pour aller courir ou skier.

3. Pas plus, en tout cas. Les années de folie sont derrière nous.


Vincent Perriard (HYT)

1. Malgré les perspectives que ces marchés laissent entrevoir, je ne vois pas l’Inde, le Brésil ou l’Afrique remplacer Hongkong. Dans dix ans, j’espère que l’horlogerie suisse aura su mieux diversifier ses débouchés, que les différences entre l’une et l’autre destination soient moins grandes qu’aujourd’hui.

2. Il faudra qu’elles proposent autre chose, qu’elles ne se contentent pas de répliquer les fonctionnalités d’un téléphone, que nous avons de toute façon tous dans notre poche. Il y aura des développements inimaginables, mais qui, et c’est peut-être ici qu’Apple a commis une erreur, ne se limiteront pas aux montres. L’avenir, ce sont les objets, les vêtements connectés.

3. Les effectifs seront assez stables, malgré la progression de l’automatisation dans la production, qui, aujourd’hui déjà, concerne des métiers plus nobles que les tâches de base. Dans dix ans, les métiers seront plus techniques, l’horlogerie suisse va en créer des nouveaux. C’est déjà le cas chez HYT, puisque nous travaillons sur la mécanique des fluides.


Stephen Forsey (Greubel Forsey)

1. Le Moyen-Orient.

2. Pour réussir à s’imposer, les montres connectées devront offrir une autonomie nettement plus grande qu’aujourd’hui.

3. L’automatisation va bien sûr changer la donne, mais l’artisanat conserve toutes ses chances. Grâce à Internet, le travail à la main des passionnés peut aujourd’hui être présenté dans le monde entier, on le voit dans bien d’autres domaines que l’horlogerie. Le secteur emploiera davantage de personnes qu’aujourd’hui, souhaitons-le. C’est à nous de jouer!


Georges Kern (IWC)

1. La Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, là où se trouve l’émergence des classes moyennes. On ne peut pas combattre la natalité! Ce ne sera en tout cas pas l’Europe, sauf pour les touristes.

2. Les montres connectées continueront à se développer. Mais elles n’évinceront pas les montres analogiques. Regardez le secteur automobile: il y a la «vintage car» et la Tesla. Les deux vont perdurer.

3. Le nombre de collaborateurs va croître. Le produit montre ne sera pas remis en cause. Mais les horlogers devront radicalement revoir leur communication.


Daniel Riedo (Jaeger-LeCoultre)

1. Il existe de gros marchés potentiels sans que l’on sache vraiment quand ils s’ouvriront: les pays du Sud-Est asiatique comme le Cambodge, le Vietnam, le Laos, et certains pays d’Afrique comme le Nigeria où l’on comptera un milliard d’âmes dans 20 ans. Quant au marché indien, déjà bien présent, il pourrait avoir un potentiel de croissance supérieur à celui de la Chine.

2. L’Apple Watch n’est pas une potentialité pour l’horlogerie telle que je la conçois. Il ne faut pas confondre les produits de consommation avec ceux qui génèrent une émotion.

3. L’appétence du luxe sur la planète restera très haute. Même la nouvelle génération souhaite encore posséder des objets d’horlogerie, de bijouterie ou de joaillerie qui incarnent une émotion. Dès lors, les métiers liés au travail d’artiste et d’artisan ne sont pas prêts de disparaître.


Quelques articles de nos journalistes au SIHH: