C’est une urgence, si l’on en croit deux professeurs de l’EPFZ. La Suisse a besoin d’un franc numérique accessible à tous, affirment Hans Gersbach, spécialiste de la macroéconomie, de l’innovation et de la politique, et Roger Wattenhofer, informaticien. Ils ont publié début septembre un article poussant la Banque nationale suisse (BNS) à envisager au plus vite la création d’un «e-franc».

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Le thème n’a en réalité échappé ni à la BNS ni aux autres banques centrales. C’est même le thème du moment, alors même que l’intérêt du public pour les cryptomonnaies a largement faibli ces derniers mois. La BRI, la banque centrale des banques, y consacre des groupes de travail depuis quelques mois. L’Europe, dernière en date à avoir fait une annonce, doit «se tenir prête à émettre un euro numérique si cela s’avère nécessaire», a affirmé sa présidente, Christine Lagarde, il y a quelques jours, promettant de tester plusieurs formats et d’ouvrir une consultation publique.

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Les travaux en cours en Suisse sont moins ambitieux que les deux experts de l’EPFZ ne le recommandent. A quoi serviraient ces francs que l’on ne pourrait jamais toucher? Réponses en quatre points.

– Qu’est-ce qu’un franc numérique?

Un e-franc est l’équivalent numérique de la monnaie traditionnelle. A ne pas confondre avec les paiements par smartphone, qui sont numériques, mais la monnaie échangée reste traditionnelle. Il en existe déjà, mais de manière anecdotique pour l’instant. Fin août, DCHF, un franc suisse numérique créé par la «cryptobanque» Sygnum, a été utilisé pour payer un achat sur le site de Galaxus. Cette cryptomonnaie, privée, contrairement à celles développées par les banques centrales, est aussi appelée «stablecoin», dans la mesure où elle est garantie par la monnaie helvétique traditionnelle: pour chaque franc numérique émis, Sygnum a déposé l’équivalent en «vrais» francs auprès de la BNS. Il n’y a pas de variation de taux de change, la valeur reste la même, mais l’intérêt est que l’utilisation en ligne, par exemple, est plus facile.

L’idée poussée par les deux professeurs zurichois est celle d’une monnaie numérique créée par la banque centrale, qui, comme les cryptomonnaies, se baserait sur une blockchain. Les banques commerciales, d’abord, y auraient accès, puis le public en échange de dépôts ou de billets de banque.

– Quels seraient les avantages d’un e-franc?

Pour Hans Gersbach et Roger Wattenhofer, cette forme de paiement numérique compléterait le système monétaire suisse, de façon sûre et sans risque de défaut. Elle réduirait les coûts associés à l’impression, le stockage, la distribution et la protection des billets de banque. Elle garantirait l’anonymat, presque de la même manière que l’argent liquide, estiment-ils, car «tracer les transactions serait possible seulement dans de très rares cas, bien définis dans les lois contre le blanchiment d’argent». Ce dernier point est sujet à controverse: il dépendra des paramètres choisis lors de la création de la monnaie.

Pour Darrell Duffie, professeur de finance à Stanford, les monnaies numériques améliorent l’efficacité des paiements et des transferts d’argent, qui sont, ainsi, immédiats et peu coûteux, tandis qu’elles permettent aussi une meilleure inclusion financière pour les citoyens n’ayant pas de compte bancaire.

– Pourquoi en parle-t-on maintenant?

Pendant longtemps, la plupart des banques centrales se sont montrées circonspectes vis-à-vis de l’idée d’émettre leur propre monnaie numérique. Les cryptomonnaies étant tellement instables, elles n’ont pas été considérées comme des rivales des monnaies publiques. L’arrivée des «stablecoins», des cryptomonnaies dont la valeur est liée aux monnaies traditionnelles, comme la libra, ont secoué les banquiers centraux.

Puis, la pandémie, aussi, a changé la donne, estime Stefanie Holtze-Jen, stratège en cheffe sur les monnaies chez DWS, le gérant d’actifs appartenant à Deutsche Bank, parce qu'«elle a accéléré la numérisation des transactions monétaires». Elle parle même d’une «sorte de révolution culturelle» au sein de certaines banques centrales, dans la zone euro ou aux Etats-Unis, et penche, elle aussi, pour l’introduction d’une monnaie numérique de banque centrale pour tous, y compris les ménages et les entreprises.

Dans une crise comme celle du covid, «les gouvernements pourraient utiliser la monnaie numérique de la banque centrale pour donner aux citoyens et aux entreprises des fonds permettant d’accélérer la reprise économique, immédiatement après avoir pris la décision». En outre, ajoute-t-elle, cet argent peut être «programmé» pour être distribué uniquement pour atteindre un but précis ou avoir une limite dans le temps. Ces fonds peuvent aussi parvenir aux bénéficiaires qui n’ont pas de compte bancaire s’ils ont un portefeuille électronique sur leur téléphone portable, par exemple.

– Que fait la BNS?

Contactée, la BNS ne commente pas la proposition des deux professeurs zurichois. Mais elle rappelle que son centre d’innovation, en collaboration avec la BRI, travaille sur ce sujet, plus particulièrement sur «une étude de faisabilité d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de gros» dont les résultats sont attendus pour la fin de l’année, détaille un porte-parole. Destinée aux instituts financiers, elle ne serait donc pas accessible au public, comme le souhaitent Hans Gersbach et Roger Wattenhofer et comme le prévoient les autres banques centrales.

Pour la BNS, rendre l’accès à un e-franc généralisé poserait problème: cela «remettrait en question le système bancaire à deux niveaux actuellement en vigueur. Au lieu d’agir comme banque des banques, la BNS jouerait un rôle de banque commerciale, car les citoyens pourraient alors obtenir un compte directement auprès d’elle. Cela pourrait représenter un danger pour la stabilité financière, craint-elle. Il est plus simple de transférer des dépôts bancaires dans de la monnaie numérique de banque centrale que dans des billets de banque. En cas de crise, cela pourrait accroître le risque de panique bancaire», prévient-elle.