Depuis plusieurs mois, les spécialistes attendaient un pas stratégique. En acquérant 58% du capital de l'allemand Debitel, pour 2,6 milliards de francs, Swisscom le franchit. D'un seul coup, l'opérateur suisse double le nombre de ses clients. Aux 3,2 millions de clients de Swisscom s'ajouteront désormais les 3,7 millions de clients de Debitel. Troisième opérateur allemand sur le marché de la téléphonie mobile, Debitel connaît un développement fulgurant. Fondée en 1991 par l'actuel patron de l'entreprise Joachim Dreyer, la société est devenue en quelques années la plus grande entreprise de téléphone d'Europe ne disposant pas de son propre réseau.

Debitel, qui loue des heures de télécommunications à d'autres, a pu ainsi se développer avec de tout petits moyens. Ses fonds propres dépassent à peine les 160 millions de francs. La plupart de ses clients sont des utilisateurs de téléphones mobiles, mais, depuis peu, la société basée à Stuttgart s'est lancée dans la téléphonie fixe, où elle compte 200 000 clients. Elle offre également un accès à Internet à 90 000 personnes. Ces chiffres évoluent cependant d'heure en heure, puisque Debitel gagne 200 000 clients mobiles par mois, soit quatre fois plus que Swisscom. L'entreprise allemande compte également 1000 nouveaux clients de téléphonie fixe par jour.

Sur Internet, l'opérateur nourrit aussi de grandes ambitions. Prochainement, les 2 millions de clients allemands de la société obtiendront une connexion gratuite à partir de leur portable. Débitel réalise environ deux tiers de son chiffre d'affaires en Allemagne, mais la société de Stuttgart est également présente en Belgique, au Danemark, en France en Hollande et en Slovénie. Sur ces 8000 points de vente en Europe, 3000 sont situés hors d'Allemagne.

Cible italienne?

Le déploiement géographique de Debitel complète ainsi assez bien celui de Swisscom, qui a créé des coentreprises en Autriche, en France, en Allemagne et en Italie. La péninsule pourrait être la prochaine cible de l'opérateur helvétique. «Nous avons des plans en Italie», a en effet affirmé Tony Reis, le patron de Swisscom. «C'est un jalon décisif que nous posons aujourd'hui et qui nous permettra de poursuivre notre croissance hors des frontières», a-t-il déclaré.

Les deux partenaires, qui continueront à commercialiser leurs marques sous leurs propres noms, entendent développer au maximum le potentiel de synergies. «Swisscom met sur la table son expérience en matière de technologie, alors que Debitel apporte ses services de pointe en matière de distribution de produits», estime Dominik Koechlin, directeur des affaires internationales de Swisscom. «Notre système de transactions commerciales à travers le téléphone mobile pourra par exemple être proposé aux clients de Debitel», explique Tony Reis. «Pour garantir les meilleures chances de succès», le patron de Swisscom a décidé de maintenir les équipes dirigeantes à leurs postes. Le rapprochement entre Swisscom et Debitel ne provoquera par ailleurs pas de suppressions d'emplois.

Pour Jochen Gutbrod, analyste à la Banque Lombard Odier, «le rapprochement entre les deux sociétés est idéal car Swisscom trouve ainsi les clients dont il avait besoin et Debitel, à court de nouveaux produits, pourra distribuer ceux de Swisscom.» Stefan Gechter, analyste à la Banque Cantonale de Zurich, partage ce point de vue. «Swisscom n'avait pas tellement d'autres choix, si l'opérateur entend compenser les parts de marché qu'il va perdre en Suisse.» Les deux analystes estiment par ailleurs que le prix payé, 32 euros par action, est tout à fait correct, puisqu'il se situe à 3% au-dessus de celui négocié à la Bourse de Francfort. De plus, celui-ci ne représente que deux fois le chiffre d'affaires de Debitel, ce qui correspond à la pratique habituelle. Comment expliquer alors la chute du cours de l'action Swisscom qui a perdu 4,9% vendredi? «En pleine croissance, Debitel, qui dépense beaucoup d'argent pour conquérir de nouveaux clients, ne réalise, pour l'instant, que de petites marges. A court terme, le bénéfice de Swisscom en sera donc affecté, ce qui a découragé certains investisseurs», estime Jochen Gutbrod.

Reste à savoir quelle part du capital de Debitel Swisscom détiendra finalement. Au cours d'une deuxième étape, l'opérateur helvétique lancera en effet une offre publique d'achat sur les 20% d'actions Debitel traitées à la Bourse de Francfort. Si l'offre est pleinement acceptée, Swisscom dépensera 900 millions supplémentaires. Les groupes allemands Metro et Debis (DaimlerChrysler), qui ont cédé les 58% de Debitel à Swisscom, garderont chacun 10% du capital de l'entreprise. Une porte de sortie définitive a toutefois été négociée, mais les responsables des deux groupes refusent pour l'heure d'en dire plus.