Procès

Les racines politiques du compte Cahuzac en Suisse

En ouverture de son procès, l’ancien ministre français du budget s’est présenté comme le produit d’un système: le financement de la vie politique hexagonale via les comptes helvétiques

Jérôme Cahuzac est entré dans l’illégalité fiscale par le financement de la vie politique. Tout au long de la première journée du procès pour lequel comparaissent aussi son ex-épouse, la banque genevoise Reyl et le banquier François Reyl, l’ancien ministre socialiste français du budget a bétonné sa nouvelle ligne de défense. Haro sur le portrait, souvent brossé par les médias et ses ex-collègues parlementaires, d’un élu arriviste qui, dès son entrée en politique au début des années 90, comprend comment s’enrichir en conseillant les laboratoires pharmaceutiques, puis en pratiquant la très onéreuse chirurgie capillaire.

Polar

Ceux qui s’attendaient à un procès de l’évasion fiscale classique risquent d’en être pour leurs frais. Agrippé à sa chaise ou à son pupitre face aux juges, l’ancien maire de Villeneuve sur Lot a plongé hier l’assistance dans le très noir polar de la Mitterrandie agonisante des années 1990-1995, lors de la tentative ratée d’imposer au sommet de la gauche française celui qu’il avait choisi de servir: Michel Rocard, décédé le 2 juillet 2016.

La Suisse? Le déversoir des contributions occultes versées par les labos pour financer la conquête du pouvoir à Paris. Genève? Une boîte aux lettres bancaires où, en novembre 1992, le quadragénaire Jérôme Cahuzac (conseiller sortant au cabinet du ministre de la santé sous le gouvernement Rocard de juin 1988 à mai 1991) fait ouvrir un premier compte à l’UBS par un ami avocat fiscaliste: Philippe Péninque. L’itinéraire compliqué de celui-ci (il conseille aujourd’hui le Front National) ne le perturbe pas. «Il savait comment faire» dit-il. Premier compte helvétique. Premières enveloppes d’espèces ramenées à Paris. Premiers silences calculés de ses commanditaires politiques dont il refuse de dire les noms: «J’ai posé deux fois la question de ces fonds déposés en Suisse a expliqué Jérôme Cahuzac à la cour. D’abord en 1993 puis en 1997, lorsque j’ai pour la première fois été élu député. On m’a dit «Ne bouges pas. On te dira plus tard». Jusqu’à ce que le mur du silence coupable s’installe. En 1994, Rocard est politiquement mort. Restent les fonds (soit les 600 000 euros retrouvés sur le compte singapourien en 2016, auxquels il dit n’avoir «jamais touché») et… l’addiction à l’évasion fiscale pour ses émoluments privés.

Banque Reyl pilonnée par la procureure

L’on s’attendait à un procès violent. Plus de 2,5 millions d’euros dissimulés au fisc français par les époux Cahuzac, via des comptes enregistrés par UBS, Reyl et Julius Baer en Suisse à Singapour, un autre compte à l’île de Man, au nom de sociétés offshore au Panama, aux Seychelles ou à Samoa. L’affaire a pris lundi un autre tour: celui de la confession. Accusée de blanchiment, la banque Reyl n’a été dans le collimateur qu’au tout début de l’audience. La stratégie de ses avocats, qui contestent la régularité de l’ordonnance de renvoi devant la justice, a été pilonnée d’emblée par la procureure Eliane Houlette. Passe d’armes. C’est mercredi matin que la banque genevoise et son dirigeant répondront aux magistrats. Avec une première question: pourquoi, si l’objectif n’était pas de les dissimuler aux autorités françaises, avoir décidé le transfert des fonds à Singapour après une rencontre le 20 mars 2009 avec Jérôme Cahuzac à Evian? Soit une semaine après l’annonce-choc de l’abandon du secret bancaire par Berne…

Retour à la confession. Car le président, Peimane Ghaleh Marzban, veut comprendre. Le ton de ce procès destiné à durer deux semaines est donné. Cahuzac est-il un voyou fiscal? Comment s’est-il retrouvé empêtré dans la spirale infernale du mensonge, allant jusqu’à nier l’existence de son compte à l’étranger au président François Hollande et à l’Assemblée nationale? Y a-t-il vraiment eu dissimulation, via Reyl et autres, des avoirs de son couple? La régularisation fiscale du couple, pour 2,3 millions d’euros, n’a pas tout réglé. L’heure est au jugement des hommes, à la sanction pénale justifiée au regard du «délit commis». Jérôme Cahuzac affirme être prêt à en dire beaucoup plus. Mais il limite aussitôt ses aveux. Oui, répète l’ancien ministre, certains «savaient». L’on comprend, à ses silences, qu’ils sont peut-être toujours aux commandes de l’Etat…

Publicité