Les concentrations bancaires en Europe ressemblent au réveil économique du Brésil. Tous les experts le prévoient pour l'année suivante. Mais l'attente reste vaine, déclare Sir Win Bischoff, chairman de Citigroup Europe, lors de la 12e Journée bâloise de la banque. La concentration est pourtant une réalité, puisque le nombre de banques a diminué de 46% en moyenne entre 1990 et 2002 dans les six principaux pays industrialisés. Mais, selon le professeur Henner Schierenbeck, de l'Université de Bâle, la concentration du marché européen est nettement plus grande dans la distribution, l'assurance ou l'automobile.

L'expert bâlois qualifie de vraisemblable une accélération de la consolidation bancaire, y compris à travers des opérations transfrontalières, même si les fusions offrent des résultats mitigés. Selon cet expert, le moteur de la concentration sera alimenté par deux forces extrêmement puissantes, l'industrialisation des métiers de la banque et les pressions des marchés financiers. La première est illustrée par l'augmentation des réglementations et l'innovation technologique qui, ensemble, nécessitent à la fois un besoin de taille critique et de lourds investissements dans les processus et les compétences humaines. La seconde tient à un passé de protection étatique, juridique, et à une certaine tradition qui, par leur départ progressif, augmente le rôle des agences de notation et des investisseurs.

Pour une banque, la rentabilité des fonds propres et l'allocation des capitaux prennent la première place dans les décisions stratégiques. Ces deux forces pousseront les banques européennes à fusionner, malgré la volonté affichée par certains gouvernements de créer des «champions nationaux», selon Henner Schierenbeck. Il parie même sur une accélération des transactions, stimulée par la conjugaison d'une union monétaire (euro) et réglementaire (Bâle II) et par une nécessité d'agir le premier, «de manger pour ne pas être mangé». Quand le rythme commencera à s'accélérer, chaque transaction sera perçue par la concurrence comme une incitation à sauter dans le train des fusions.

Sir Win Bischoff estime que le principal soutien viendra de l'excès de capitaux dont disposent les banques, qu'il estime à 84 milliards d'euros ces trois prochaines années, et, pour les grandes banques, de diversifier les risques.

Mais une différenciation s'impose entre les segments de marché, selon Henner Schierenbeck. La concentration est très probable dans le private banking et la banque de détail. Moins dans la banque d'investissement, car le processus s'est déjà opéré. Le professeur ajoute une différenciation entre pays. Il opère une intéressante classification entre divers groupes de pays européens, selon les critères de performances de leurs banques entre 1992 et 2001 et selon des facteurs de concentration, tels que la part de marché des grandes banques ou la densité du réseau (voir le tableau ci-contre). Et il observe un lien entre la performance et la structure du marché. La Suisse fait partie des pays à forte rentabilité et à forte intensité de concentration, avec une part de marché de 70% pour les cinq grandes banques et une forte densité d'établissements par million d'habitants (45).

Wim Bischoff prévoit une poursuite des transactions, mais il doute d'une accélération. Le climat actuel ressemble à celui d'une discothèque, déclare-t-il. Les discussions sont vives et tout le monde vise une expansion, mais les objets à bon prix ne sont pas légion. Le management d'un institut qui veut procéder à une transaction doit affronter deux principaux défis, à son avis: convaincre ses propres actionnaires et choisir le moment où la cible traverse une phase difficile. Le sentiment des marchés financiers joue aussi un rôle important. Il constate que les banques qui présentent une forte croissance reçoivent une prime de la part des investisseurs. Il faut toutefois éviter les généralisations. Aux difficultés de Nordea dans sa fusion avec Marita dans les pays scandinaves il oppose le bon succès de HSBC avec CCF. Il en déduit que l'exécution d'une fusion requiert une vaste expertise.

Pierre Mirabaud, Président de l'Association suisse des banquiers, souligne également l'hétérogénéité du système bancaire. Dans le cas du private banking, il estime, avec l'oeil du praticien, que la pression à la concentration ne vient pas du marché. Celui-ci affiche une croissance extrêmement solide, sur le plan global, et ses perspectives restent très bonnes, notamment en Asie. Pour les banques, la question principale est celle du positionnement, dans un environnement de grande complexité où le facteur clé est très immatériel, la confiance du client. De ce point de vue, les banques suisses ne manquent pas d'atout.