Les 25 collaborateurs de CNN Money Switzerland (CNNMS) ont entamé dès mardi les premières démarches afin de récupérer leurs salaires impayés de juillet et d’août. La veille, Christophe Rasch, le directeur et fondateur de la chaîne anglophone d’information financière suisse, les avait informés que l’entreprise se mettait en situation de faillite. Dimanche, une réunion extraordinaire du conseil d’administration avait entériné la décision. Dans un communiqué de presse publié lundi, CNNMS tirait effectivement la prise après 32 mois d’existence, affirmant que la crise liée au Covid-19 avait eu raison de l’entreprise.

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Le coronavirus a bon dos. Jimmy*, l’une des premières recrues de la chaîne, se demande d’emblée pourquoi la faillite n’est pas intervenue plus tôt. «Le ver était dans le fruit dès le départ. Nous n’avons jamais vraiment compris le modèle d’affaires de la chaîne, et surtout, la direction a toujours refusé le dialogue à ce sujet.» Selon le journaliste anglophone le manque d’information a laissé la place à une incertitude lancinante et les craintes se sont matérialisées lorsque la société n’honora plus ses factures de dépenses courantes. En effet, plusieurs créanciers font à présent recours à la justice pour récupérer environ un million de francs. «La crise a éclaté au grand jour cet été lorsque les salaires de juin ont été payés avec quinze jours de retard», décrit Jimmy.

Manque de transparence

Ce manque de transparence, les médias l’avaient déjà constaté lors de la présentation de la chaîne au public. C’était en novembre 2017. La télévision qui voulait couvrir les affaires financières suisses refusait elle-même de discuter de son propre modèle d’affaires, de ses actionnaires ou encore de ses sponsors. Recevant Le Temps lundi dans les locaux de MediaGo, une autre entreprise dont il est le fondateur-directeur, Christophe Rasch est entré en matière: «Notre modèle d’affaires s’étalait sur plusieurs années et il reposait sur le développement de l’audience. Le Covid-19 a complètement stoppé ce processus. En termes financiers, nous avions prévu des revenus à hauteur de 65% par la publicité et le sponsoring, et de 35% par nos contenus sponsorisés (branded content). Ceux-ci ont connu un succès rapide et plus important que prévu, mais on a sous-performé au niveau de la publicité. Lorsque la pandémie a surgi, les principaux projets ont été reportés sine die ou annulés.»

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Christophe Rasch dévoile aussi au Temps la composition du capital. «Il n’y a aucune opacité par rapport à nos actionnaires, qui sont tous minoritaires. Les deux frères Sikder, de nationalité américaine et bangladaise, détiennent chacun moins de 20%, Sameer Ahmad, citoyen de Dubaï, moins de 40%. Pour le reste, je suis moi-même actionnaire ainsi que ma société MediaGo.»

Actionnaires en fuite

Nous en savons un peu plus maintenant sur les Sikder. C’est Gotham City, agence d’information spécialisée sur les enquêtes financières, qui a révélé, début juillet, les méfaits des deux frères, Ron Haque et Dipu Haque. Le premier aurait tenté, début mai, d’assassiner un cadre d’Exim Bank à Dacca, capitale du Bangladesh. Recherchés par la police, les deux frères auraient pris la fuite à bord d’un avion-ambulance vers la Thaïlande. Dans son édition du 19 août, le Business Standard de Dacca livre une large couverture sur la famille Sikder, plus particulièrement sur cinq enquêtes en cours pour abus de pouvoir et défaut de paiement. Le directeur de CNNMS jure que les actes des deux frères n’ont eu aucune influence sur la marche de la chaîne.

Soit. «Nous sommes les témoins directs du déclin de la chaîne, poursuit Jimmy. Au départ, nous produisions informations, interviews, reportages, enquêtes pour trois heures d’émission par jour. Puis, nous sommes descendus à deux et, à la fin, pour 30 minutes seulement.» Et d’ajouter: «Le comble de l’ironie est le fait que la direction a recruté une nouvelle rédactrice en cheffe en la personne de Patrizia Laeri, une star du journalisme économique de la SRF, qui a pris ses fonctions en juillet.»

Pas d’obligation de rendre des comptes

Faute de publicité et de sponsors, les pertes s’accumulaient mois après mois, mais aucune communication n’a entre-temps été faite aux collaborateurs. «Oui, CNNMS a fait des pertes, comme nombre de start-up, mais je ne suis pas tenu à donner des détails, lance Christophe Rasch au Temps. Il s’agit d’une société privée qui n’a aucune obligation de rendre des comptes en public. Comme toute société anonyme de droit suisse, elle est auditée selon les règlements, en l’occurrence par PWC.»

Spécialiste des médias, Patrick Zanello a suivi de près la naissance, puis la mort de CNNMS. «Le Covid-19 a accéléré ses difficultés, fait-il remarquer. Il n’y a pas de modèle d’affaires valable pour un pays étroit comme la Suisse et encore moins pour la niche qu’est la presse économique.» Selon lui, une chaîne de télévision économique et anglophone ne pourrait exister sans un financement extérieur. A un moment, il était question que le Forum économique mondial devienne un partenaire privilégié en tant que financier ou facilitateur. Mais ce dernier a finalement décidé de créer son propre canal de diffusion.

Il faut dire que la chaîne suisse n’est pas organiquement liée à CNN International; elle lui règle des royalties pour l’utilisation de la marque, de sa technologie et de son contenu.

Inquiétudes à Nyon

En fin de compte, Christophe Rasch n’a-t-il pas eu les yeux plus gros que le ventre? «Un entrepreneur ne voit jamais trop gros, rétorque-t-il. Notre modèle d’affaires tenait la route jusqu’à ce que le Covid-19 joue les trouble-fêtes.» Désormais, il entend se concentrer sur MediaGo, son entreprise fondée il y a dix ans à Gland (VD) et qui est un fournisseur de services en marketing digital et en création de contenus audiovisuels. Il affirme que la fin de CNNMS, qui était l’un de ses 150 clients, n’aura pas d’impact sur MediaGo.

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Christophe Rasch n’est pas peu fier du studio flambant neuf de MediaGo et de ses équipements technologiques dernier cri, que selon des connaisseurs pourrait même envier la RTS et qui selon ses détracteurs seraient le signe de sa mégalomanie. Il servira à produire les contenus numériques pour ses clients. Notamment la NRTV, la télévision régionale de la région nyonnaise, dont MediaGo produit les émissions (information, sport et magazines). Le mandat de prestations qui lui a été confié par Communyon, l’association des communes de la région, revient à 450 000 francs par année.

Les yeux plus gros que le ventre

Les communes nyonnaises qui ont aussi investi 200 000 francs dans la construction du pôle télévisuel à Nyon ont rencontré Christophe Rasch mercredi. «Nous avons discuté de la prochaine inauguration du studio mais aussi des turbulences occasionnées par la faillite de CNNMS, déclare Daniel Rossellat, président de Nyon ainsi que de Communyon. Certains membres sont particulièrement soucieux que l’argent des contribuables soit utilisé à bon escient.»

La méfiance s’explique. Ce n’est pas la première fois qu’une chaîne de télévision dirigée par Christophe Rasch connaît des déboires. Avant de lancer CNNMS, il avait dirigé, de 2008 à 2015, La Télé, la chaîne valdo-fribourgeoise. «Le patient était aux soins intensifs lorsque j’ai repris la direction, déclare son successeur Kurt Eicher. La chaîne était devenue trop ambitieuse et par conséquent, endettée à hauteur de 1,5 million de francs. Le conseil d’administration était aussi responsable de cette situation.» Selon une source qui veut rester anonyme, le directeur d’alors ne cachait pas son ambition de concurrencer la RTS.