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Les raisons du plongeon du métal brillant

L’or perd un quart de sa valeur depuis avril, une baisse historique. Le basculement serait lié à la nouvelle donnée monétaire mondiale. Certains y voient des manipulations

«J’ai tout vendu en mars», déclare Roland Duss, chez Gonet & Cie. Le responsable de la recherche de la banque genevoise a brusquement changé de stratégie. En janvier 2013. A ses yeux, tous les voyants étaient passés au rouge. Absence d’inflation. Crise chypriote. Sentiment que les Etats-Unis allaient débrancher la perfusion à liquidités – les fameux «assouplissements quantitatifs» – sous laquelle est maintenue leur économie depuis le début de la crise. Mais aussi l’apparition d’une «plus forte corrélation entre l’or et les autres actifs financiers» diminuant «l’attrait de l’or dans la diversification de portefeuille».

Roland Duss n’est pas le seul à avoir liquidé ses positions: un mouvement de vente massif a fait perdre près du quart de leur valeur aux contrats à terme sur le métal jaune entre avril et juin. Le 28 juin, la barre des 1200 dollars l’once (32,2 grammes) était franchie, du jamais-vu depuis trois ans. Vendredi, son cours était revenu à 1215 dollars. «Ces brusques baisses sont très inhabituelles», admet David Ranson, président du bureau d’analyse indépendant américain H.C. Wainwright & Co. Economics Inc. Ce qui laisse deviner, selon lui, une spéculation à la baisse sur l’or papier de la part des banques, «dirigée par la Fed»; se traduisant par la vente d’or physique de 500 tonnes, «dont les détails restent secrets».

Si cette vision de forces souterraines pilotant la valeur de l’or reste très populaire parmi ses aficionados, la raison de ce revirement paraît intuitivement moins opaque. Les milieux financiers – qui ont cru faire face à la fin du monde en 2008 – sont aujourd’hui convaincus que le krach final attendra encore. Et vident de leurs coffres cette protection ultime de valeur. «L’or n’est pas le refuge lors de faillites bancaires», insiste Mourtaza Asad-Syed, responsable de la stratégie d’investissement de la Société Générale Private Banking, basée à Genève. «Souvenez-vous, l’écroulement de Lehman Brothers a fait éclater une bulle de surendettement – tout le monde a commencé à savoir exiger le remboursement de ses emprunts; pour éviter la faillite, les gens se sont mis à chercher partout des dollars… pas des lingots.»

L’explication la plus plausible de ce plongeon serait liée au rôle particulier joué par le métal. Mourtaza Asad-Syed y voit ainsi «une problématique purement monétaire». En bradant leurs contrats sur l’or, les investisseurs ne feraient qu’arbitrer entre «une monnaie qui rapporte des intérêts – le dollar – et une autre – l’or – qui protège contre l’inflation». Or depuis le début de l’année, le sentiment général est davantage porté sur la hausse à venir des taux d’intérêt que sur le grand péril de l’inflation. Une vision qu’a confirmée la banque centrale américaine le 22 mai, accélérant la fuite du marché de l’or.

Ce basculement d’attitude ­vis-à-vis du métal précieux remonte en réalité à septembre 2011. Au moment où l’or flirtait avec ses records de 1950 dollars l’once. «A cette époque, le marché a commencé à changer de paradigme; passant d’un monde où régnait l’absence de croissance à une vision d’espoir liée aux premiers signes de reprise aux Etats-Unis; d’autres thèmes – gaz de schiste ou renaissance manufacturière américaine – venant ensuite faire écho à ce basculement», rappelle Mourtaza Asad-Syed. Sur les marchés, ceci s’est traduit par une remontée des actions, suivie par une ascension des taux d’intérêt. «Cela a tout arrêté pour l’or», poursuit le spécialiste de la Société Générale, qui précise «ne pas vouloir détenir de l’or» dans les trois à six prochains mois.

Au-delà de ces facteurs monétaires, deux autres pistes sont évoquées pour expliquer l’accélération de la chute en avril. «La crise chypriote», pointe Roland Duss. Celle-ci aurait forcé les Russes ayant leurs liquidités bloquées dans l’île à brader leur or. Et la Chine, où les problèmes touchant une partie du secteur financier auraient également pu provoquer des liquidations de métal.

Le prix de l’or reste inférieur de 37% au pic atteint il y a près de deux ans. Pourtant, les stratèges en investissement de la place genevoise demeurent prudents. Leur association – l’ISAG – évoque un consensus sur une valeur de 1500 dollars à l’horizon juin 2014 pour l’once d’or. Valérie Lemaigre, économiste en chef de la BCGE, voit, elle, le métal se stabiliser autour des 1300-1350 dollars. Quant à la banque Merrill Lynch, dans sa note, elle laisse entendre que «les cours pourraient baisser à 1000 dollars». Si «les risques d’une poursuite de la baisse apparaissent plus limités», ses experts admettent «ne voir aucun facteur à même de déclencher le retour d’acheteurs pouvant faire remonter le marché de manière durable».

Les acheteurs sont pourtant là. Mais ils ne viennent ni des investisseurs d’Europe, ni de ceux des Etats-Unis. Ce sont les banques centrales – celles de pays émergents en tête – qui, après avoir vendu leur or durant plus de deux décennies, sont redevenues acheteuses de lingots à partir de 2010. Ce sont aussi les épargnants en Chine et en Inde, qui absorbent à eux seuls la moitié de l’or physique disponible. Une «force de rappel» qui explique «pourquoi la baisse ne peut se poursuivre très loin», souligne Stephan Mueller, responsable du développement chez Swiss & Global Asset Management AG, la branche de gestion d’actifs de Julius Baer. Ceci justifie à ses yeux pourquoi les cours remontent dès que le plancher des 1200 dollars l’once est enfoncé.

Actuellement, les investisseurs du Vieux Continent ont, eux, les yeux rivés sur les indicateurs à même de confirmer la reprise durable aux Etats-Unis pour décider du sort des lingots leur restant en main. Un mauvais calcul à en croire Stephan Mueller. «Nous sommes dans une situation intenable. La puissance dominante – les Etats-Unis – n’est pas celle garantissant les dettes des autres, mais au contraire celle qui est la plus endettée… et qui pourtant impose la politique monétaire au reste du monde.» Un déséquilibre qui, selon lui, justifie la détention de métal précieux. Non point pour «jouer le prix de l’or – c’est pour les grandes maisons, les petits porteurs, eux, se retrouvent toujours du mauvais côté». Mais davantage pour utiliser la fonction d’assurance du métal jaune.

«Ces brusques baisses sont très inhabituelles», admet David Ranson, du bureau H.C. Wainwright & Co.

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