Codirecteur chez Vontobel Asset Management, Rajiv Jain reste fidèle à une stratégie axée sur le long terme. Basé à New York, l’Indien d’origine déconseille les marchés émergents aux investisseurs privés. Il juge les actions chinoises risquées, sauf les sociétés liées à l’internet.

Le Temps: Outre la Grèce, la chute des bourses chinoises a été l’autre fait majeur du début de l’été. Faut-il s’inquiéter de cette correction et plus généralement du ralentissement de l’économie en Chine et de son impact potentiel sur les autres marchés émergents?

Rajiv Jain: En réalité, l’économie chinoise avait déjà considérablement ralenti avant la chute des bourses depuis un mois. En tant qu’investisseur, la question qui se pose est de savoir comment parvenir à gérer les attentes. Le produit intérieur brut (PIB) de la Chine n’aurait de toute façon pas pu continuer de croître avec un taux à deux chiffres éternellement. Une croissance plus modérée est plus saine, c’est plutôt une bonne chose pour le pays. De manière générale, nous sommes très prudents concernant les actions en Chine qui restent très risquées actuellement. A l’exception toutefois des valeurs internet chinoises.

– Pourquoi faut-il éviter les actions chinoises?

– Il y a eu en Chine une ruée massive sur les actions au cours des douze derniers mois, favorisée d’abord par la liquidité et l’enthousiasme des investisseurs de détail. Si l’on regarde les chiffres relatifs à l’usage de financement sur marges et d’autres indicateurs, il s’agissait clairement d’un mouvement spéculatif qui n’était pas justifié par l’amélioration de l’économie. Si l’on ne peut pas prédire comment les choses vont évoluer ensuite, cela ne change pas la manière avec laquelle nous investissons – à savoir de trouver des titres individuels de sociétés, avec des fondamentaux solides, des avantages compétitifs et une croissance durable. A long terme, nous pensons qu’il est impératif de rester fidèle à notre discipline afin de protéger nos investissements des risques de baisse et pour générer les rendements que nous visons sur une base absolue.

– Vous citez les actions chinoises liées à Internet comme une exception. Pourquoi vous paraissent-elles attrayantes?

– Les sociétés chinoises actives dans le commerce électronique profitent actuellement de l’accélération des capacités de transmission grâce à l’arrivée des réseaux 4G. Le taux de croissance des entreprises de e-commerce chinoises est supérieur à celui des sociétés américaines. De plus, les sociétés internet chinoises ont un grand avantage par rapport à celles des Etats-Unis: elles ne sont que peu exposées à la concurrence extérieure. Google a échoué en Chine, Facebook n’a pas été autorisé à s’implanter par le gouvernement. On peut discuter d’une telle politique mais dans la perspective d’un actionnaire, c’est plutôt un avantage. Le gouvernement chinois veut garder le contrôle sur les sociétés internet chinoises – les sociétés locales ont ainsi un avantage compétitif par rapport aux entreprises étrangères.

– Si l’on revient à l’évolution des marchés mondiaux, faut-il s’inquiéter de la plus grande volatilité observée depuis juin?

– Tout comme il n’est pas plus mal que la croissance du PIB en Chine ralentisse, il vaut peut-être aussi mieux que les investisseurs aient conscience des risques existants sur les marchés des actions. Nous préférons qu’il y ait une certaine anxiété sur les marchés. En tant qu’investisseurs, les perspectives n’ont jamais été les plus favorables quand il y a trop d’enthousiasme sur les marchés, comme cela a été le cas notamment entre 1998 et 2000. Oui, le monde reste très incertain, mais c’est aussi la raison pour laquelle certaines valorisations demeurent relativement attrayantes actuellement.

– Sur quelles classes d’actifs misez-vous actuellement?

– En termes géographiques, les investisseurs individuels devraient éviter de placer de l’argent sur les marchés émergents. Ce n’est pas une catégorie d’actifs adéquate pour eux. S’agissant des marchés développés, je pense que les actions des grandes capitalisations restent le meilleur endroit où un investisseur peut placer son argent. Il est possible de profiter de dividendes élevés ainsi que d’une bonne diversification.

– Pouvez-vous citer des exemples de sociétés ou de secteurs?

– Il y en a plein. En Suisse, on peut mentionner Roche, Nestlé, SGS, Lindt & Sprüngli, UBS. Globalement, on retrouve plusieurs sociétés des mêmes secteurs. Par exemple, Reckitt Benckiser ou Unilever dans les produits de consommation; Altria et BAT dans le tabac; le brasseur brésilien ABInBev; les émetteurs de carte de crédit Mastercard et Visa ou encore la banque indienne HDFC. Dans le secteur financier, Wells Fargo aux Etats-Unis mais il faut rester extrêmement sélectif dans ce secteur. Parmi les plus petites sociétés, l’entreprise américaine Martin Marietta, active dans les matériaux de construction, me paraît intéressante également.

– Vu des Etats-Unis, quelle analyse faites-vous de la situation en Europe?

– La zone euro demeure sur un terrain instable. A mon avis, un «Grexit» ne serait pas sans conséquence sur l’équilibre de la région – contrairement à certains économistes qui minimisent les risques liés à une sortie de la Grèce de la zone euro. Car, si la Grèce est poussée vers la sortie sans restructuration de sa dette, tout le monde se posera la question de savoir qui est le prochain sur la liste.