Conjoncture

Le ralentissement de l’inflation soulage la BCE

En dépit des critiques allemandes, la Banque centrale européenne n’est pas pressée de retirer ses soutiens à l’économie

Il y a six mois, une baisse de 0,5 point de l’inflation en zone euro aurait donné des sueurs froides à Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE). Mais les temps ont changé. Le mercredi 31 mai, l’Italien a probablement accueilli avec un soupir de soulagement les nouveaux chiffres d’Eurostat: en mai, l’indice des prix a progressé de 1,4% dans l’Union monétaire, contre 1,9% en avril. «Cela confirme, s’il le fallait, que sa stratégie est la bonne, à savoir qu’il n’y a pas lieu de précipiter la fin des mesures monétaires accommodantes», décrypte Frederik Ducrozet, économiste chez Pictet.

Le spectre de la déflation fait partie du passé

Une page s’est bel et bien tournée en zone euro: le spectre de la déflation, ce scénario noir où la baisse des prix entraîne l’ensemble de l’économie dans une spirale destructrice, fait désormais partie du passé. Après avoir flirté avec zéro pendant de longs mois, l’inflation a entamé une franche remontée dès décembre 2016, sous l’effet de la hausse des cours des matières premières. En février 2017, elle a même culminé à 2%, soit la cible que s’est fixée la BCE. Cela n’a pas manqué de raviver les inquiétudes des Allemands: beaucoup redoutent que les mesures accommodantes de la banque centrale (taux bas et rachats massifs de dettes publiques, à hauteur de 60 milliards d’euros par mois), qu’ils jugent trop généreuses, ne fassent dérailler les prix…

A lire: Le rebond de l’inflation n’impressionne pas la BCE (9 mars 2017)

«Mais l’inflation s’est tassée en mai, car le gros de la hausse des cours du pétrole est désormais passé», explique Jean-François Robin, chez Natixis. De fait, les prix de l’énergie ont augmenté de 4,6% seulement en mai, contre 7,6% en avril, et même 9,3% en février. «En outre, l’inflation sous-jacente, qui exclut les prix des produits les plus volatils, comme ceux de l’alimentaire, reste faible», note Jack Allen, chez Capital Economics. En mai, celle-ci a progressé de 0,9% seulement. Selon les économistes, elle ne devrait se redresser que très progressivement à partir du second semestre. «Elle est alimentée par les hausses de salaire qui, pour l’instant, sont très modérées», détaille Frederik Ducrozet.

Fragilités

Et pour cause: si le taux de chômage de la zone euro est tombé à 9,3% en mai, son plus bas niveau depuis mars 2009, le tableau reste contrasté selon les Etats. L’Allemagne (3,9%) et Malte (4,2%) sont au plein emploi. Mais l’Espagne (17,8%) et la Grèce (23,2%) affichent encore des taux de chômage élevés, notamment parmi les jeunes et les peu diplômés. Ces fragilités incitent la BCE à redoubler de prudence.

«Nous restons fermement convaincus qu’un soutien extraordinaire de la politique monétaire […] est encore nécessaire pour remédier au niveau présent de sous-emploi des ressources et pour que l’inflation retourne de manière durable à un niveau proche de 2% sur le moyen terme», a ainsi rappelé Mario Draghi, le lundi 29 mai, lors d’une audition devant le Parlement européen.

Maurice Obstfeld: «Ce serait une mauvaise idée de la part de la BCE d’adopter une politique de resserrement monétaire»

Tous les indicateurs d’activité sont au vert, y compris en France. La zone euro va réellement mieux, et c’est une bonne nouvelle

En outre, la BCE est consciente qu’un resserrement de sa politique monétaire, qui se traduira par une hausse des taux d’emprunt, pourrait fragiliser les finances publiques des Etats affichant les déficits et dettes les plus élevés. Même si elle ne cesse de les appeler à faire des efforts en la matière, elle ne prendra donc pas le risque de retirer trop tôt, ou trop vite, ses soutiens à l’économie.

Autant dire que, ces prochains mois, la communication de l’institution sera particulièrement compliquée. Car, en dépit des faiblesses de l’économie européenne, elle devra également prendre acte de l’amélioration notable de la conjoncture. «Tous les indicateurs d’activité sont au vert, y compris en France, résume Jean-François Robin. La zone euro va réellement mieux, et c’est une bonne nouvelle.»

Analyse: Le prochain président de la BCE sera Allemand ou Français et décidera du sort du franc

L’art délicat de la politique monétaire

Le jeudi 8 juin, à l’issue de la réunion de son Conseil des gouverneurs, l’institut de Francfort pourrait d’ailleurs revoir à la hausse ses prévisions de croissance pour la zone euro, aujourd’hui de 1,8% pour 2017. «Je ne serais pas surpris qu’elle table désormais sur 1,9%, estime Frederik Ducrozet. Mais, dans le même temps, elle pourrait réviser à la baisse sa prévision d’inflation, pour l’instant de 1,7% sur l’ensemble de l’année.» Une façon de rappeler qu’elle n’a pas encore atteint son objectif.

Le «dottore» Draghi pourrait malgré tout glisser une allusion subtile et mesurée à la façon dont son institution envisage la réduction future de ses rachats de dettes, courant 2018. Tel est l’art délicat de la politique monétaire: préparer les esprits tout en rassurant, ménager les marchés sans leur faire de cadeaux…

Publicité