La hausse exceptionnelle du prix du pétrole et son cortège de manifestations en Europe, ainsi que la frustration des décideurs politiques accaparent l'attention de l'opinion publique et des médias. Elle a néanmoins le mérite de masquer et de rendre ainsi indolores, pour l'instant, les effets néfastes de la hausse du prix du gaz naturel, hausse qui est encore plus violente que celle du pétrole. Aux Etats-Unis par exemple, le gaz s'échange actuellement à plus de 13 dollars le million de BTU, ce qui représente plus de 70% d'augmentation depuis une année, et plus de 300% depuis cinq ans.

Ainsi, la facture énergétique des ménages et des pays importateurs d'énergie devrait en ressentir durablement les répercussions. En effet, l'utilisation massive de gaz naturel dans la génération d'électricité devrait en augmenter la demande de la part de l'industrie, et la consommation résidentielle devrait demeurer stable car elle est peu sensible aux fluctuations du prix du gaz (ce qui s'explique, d'une part, par le poids encore négligeable de la facture «gazière» dans le budget des ménages et, d'autre part, par des raisons techniques).

Au niveau mondial, la consommation de gaz naturel est en plein développement. En effet, le gaz naturel est apprécié pour ses qualités environnementales et il est privilégié pour sa meilleure efficience énergétique. Par ailleurs, il est demandé car il est encore bon marché: à rendement énergétique égal, le gaz naturel est actuellement deux fois moins cher que le pétrole.

Selon les estimations de l'Agence internationale de l'énergie, si la demande mondiale de gaz a augmenté d'environ 10% ces cinq dernières années, elle pourrait croître d'environ 70% d'ici à 2030. A elle seule, la production d'électricité expliquerait plus de la moitié de la hausse de la consommation d'énergie primaire d'origine fossile. A l'avenir, le rôle important du gaz naturel devrait aider à accélérer les changements qui s'opèrent depuis quelques années dans les marchés internationaux. En particulier, il devrait accélérer l'expansion du négoce de gaz naturel liquéfié (GNL) et faciliter également l'intégration des différents marchés régionaux. Or, comme le montrent plusieurs études économétriques, les marchés du gaz naturel existants sont peu intégrés, voire faiblement corrélés.

En effet, le marché du gaz est réparti en trois zones géographiques bien précises: l'Amérique du Nord, l'Europe et l'Asie (Japon, Corée du Sud et, le nouveau venu, la Chine). Dans ces deux premières régions, le commerce et le transport de gaz se font principalement avec des gazoducs. Ceux-ci sont pratiquement inexistants en Asie, où ils ont été remplacés par des structures pouvant recevoir des millions de mètres cubes de GNL par jour. Par ailleurs, la formation des prix est disparate entre ces régions. Ainsi, en Amérique du Nord, le prix du gaz répond aux conditions intrinsèques de l'offre et de la demande de gaz naturel. En revanche, en Europe et en Asie, le négoce se fait au moyen de contrats de long terme, dans lesquels le prix du gaz est indexé au prix des produits pétroliers.

Cependant, ce paysage est en train de changer à un rythme effréné. Nous observons une activité d'arbitrage plus intense dans le bassin atlantique, où les exportateurs du Moyen-Orient sont de véritables «swing suppliers» entre ce bassin et l'Asie. Les avancées technologiques en matière de liquéfaction, de transport par méthanier et de technique de regazéification, ainsi que l'élargissement de la flotte des tankers ont multiplié la compétitivité du gaz liquéfié par rapport au gaz transporté par gazoduc. Aujourd'hui, on estime qu'à partir de 2500 kilomètres de distance, le transport de GNL devient compétitif par rapport au gaz transporté par gazoduc.

L'effondrement de la production gazière dans le golfe du Mexique et la réduction du potentiel d'exportation du Canada requièrent donc que l'on importe davantage de gaz en dehors de l'Amérique du Nord. Par conséquent, le GNL devient progressivement la variable d'ajustement du marché nord américain. Cet ajustement suppose toutefois une augmentation du prix du gaz nord américain vers les niveaux de prix existants dans le bassin atlantique, lesquels, à leur tour, sont corrélés avec les prix qui se pratiquent en Asie. L'intégration, voire la globalisation du marché du gaz naturel, est ainsi en marche (voir le graphique).

Enfin, en Europe, les directives de l'UE en matière de libéralisation du marché du gaz ainsi que le renforcement des interconnexions entre le continent et la Grande-Bretagne expliquent la convergence de prix entre les deux principaux hubs européens, Zeebrugge en Belgique et le National Balancing Point en Grande-Bretagne. Cependant, la globalisation a encore du chemin à faire chez nous. Les prix pratiqués dans ces deux hubs européens diffèrent de ceux existant au Bunde, troisième hub européen, entre l'Allemagne et les Pays-Bas. Aussi, afin de favoriser l'intégration des marchés et d'assurer la primauté du prix unique, des efforts restent à faire en matière de transport du gaz et d'utilisation efficiente des installations. En même temps, les gouvernements doivent créer un cadre de régulation permettant d'encourager l'arrivée de nouveaux opérateurs dans ce juteux marché afin que celui-ci puisse avoir une liquidité adéquate.