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Ralph Büchi, éditeur de «L’Hebdo»: «Aucune porte ne s’est ouverte»

L'éditeur de «L'Hebdo» et du «Temps» annonce la fin de l'hebdomadaire créé en 1981. Le magazine n'était plus viable, argue-t-il

«L’Hebdo» publiera son dernier numéro le 2 février. Ringier Axel Springer Suisse, qui édite aussi «Le Temps», «PME Magazine» et «Boléro», a annoncé ce lundi la fin de cette aventure journalistique romande. Elle avait commencé le 11 septembre 1981, lors du lancement de l’hebdomadaire qui a animé le débat politique romand et national, notamment sur la question des relations entre la Suisse et l’UE.

Lire le communiqué de Ringier Axel Springer.

L’arrêt de «L’Hebdo» implique la suppression de 37 postes dans la rédaction commune à ces divers titres. Directeur de la société éditrice, Ralph Büchi explique sa décision.

Lire aussi: «L’Hebdo» cessera de paraître le 2 février

Le Temps: Vous annoncez l’arrêt de «L’Hebdo» après trente-cinq ans d’existence. Quelles en sont les raisons?

Ralph Büchi: Vu les pertes affichées par «L’Hebdo» depuis quinze ans, et de la rapidité du développement négatif de la publicité comme du tirage vendu, nous avons analysé la situation fin 2016. Comme les perspectives 2017 se révèlent également très faibles en ce qui concerne la publicité, nous avons dû tirer la conclusion qu’il n’y avait pas de possibilité de redresser la barre, et de retrouver un jour les chiffres noirs. Depuis deux ans, «Le Temps» et «L’Hebdo» travaillent ensemble dans une newsroom commune. Pour nous, il était prioritaire de stabiliser et de sécuriser la situation du «Temps» comme quotidien de référence en Suisse romande. Avec ce positionnement et sa forte présence dans le numérique, ce titre a objectivement toutes les chances pour une réussite durable.

– Pourquoi annoncez-vous, en parallèle à la fermeture de «L’Hebdo», une restructuration si importante?

– D’un côté, il fallait tenir compte du nombre des journalistes qui étaient nécessaires pour la rédaction d’un tel hebdomadaire. Sans cette restructuration, la part des coûts de structure à la suite de la fermeture de «L’Hebdo» aurait pesé trop lourd sur «Le Temps». Ceci explique la suppression de postes qui vont toucher 37 collaborateurs, dont une trentaine dans la newsroom.

– Qu’est-il prévu pour les collaborateurs qui seront touchés par la restructuration?

– Nous sommes conscients de l’importance et de l’ampleur de la décision pour les personnes concernées. Nous assumons notre responsabilité d’employeur et d’éditeur et nous appliquerons ainsi les mesures d’accompagnement prévues dans le plan social existant de Ringier qui avait été négocié et signé en 2012 avec les partenaires sociaux.

– Avez-vous cherché des solutions alternatives?

– Nous avons passé l’année 2016 à chercher des solutions pour «L’Hebdo», notamment auprès de tiers, des éditeurs, mais aussi des fondations sans vocation commerciale. Mais aucune porte ne s’est ouverte. Cette famille des «news magazines» se trouve en situation critique dans le monde entier, elle compte parmi les premières victimes de la transformation des médias.

– Le projet de newsroom, avec le regroupement du «Temps» et de «L’Hebdo» à Lausanne, n’a-t-il pas atteint ses objectifs?

– Le projet a très bien fonctionné et nous remercions tous les collaborateurs qui ont participé à cet exercice. Mais les économies réalisées n’ont pas suffi pour compenser la chute du chiffre d’affaires publicitaire et du tirage vendu qui s’est accélérée en 2016. Le magazine a perdu ces quatre dernières années la moitié de ses revenus publicitaires et un tiers du tirage vendu. Cela ne pouvait pas être compensé par une diminution des coûts, dont la charge était devenue trop lourde.

– Au-delà des résultats financiers, ne pensez-vous pas que la perte d’un titre soit un risque pour la démocratie au moment où les «fake news» font aussi leur apparition en Suisse?

– La disparition d’un seul titre ne met pas la démocratie en danger. Ce serait surestimer le poids d’un magazine. Mais je ne veux pas minimiser le rôle qu’a joué «L’Hebdo» dans la vie politique en Suisse romande. Nous, les éditeurs, ne faisons que tirer les conséquences des bouleversements dans la consommation des médias par nos clients, que ce soit comme lecteurs ou annonceurs.

– Trente-sept suppressions de poste, c’est énorme pour la newsroom qui doit continuer à produire «Le Temps», même sans «L’Hebdo». Pensez-vous qu’une presse écrite de qualité est encore possible avec des effectifs aussi réduits?

– Il restera 80 journalistes dans la newsroom, ce qui représente un chiffre solide. Et cela devrait suffire pour conserver le niveau de qualité rédactionnelle pour laquelle «Le Temps» est connu. Mais nous devrons fixer des priorités à l’avenir. C’est un sujet que nous allons discuter avec la rédaction en chef du «Temps» dès aujourd’hui. Nous souhaitons développer le titre, avec notamment le lancement du magazine «T» mais aussi avec des conférences, par exemple. A ce sujet, le Forum des 100, géré jusqu’ici par «L’Hebdo», sera repris par «Le Temps».

– Comptez-vous investir dans «Le Temps»?

– Oui, nous investirons et nous comptons redresser la situation d’une manière durable. Avec cette décision, nous concentrons nos efforts sur le titre le plus prometteur.

– Ces mesures traduisent-elles la perte d’influence de la Suisse romande face à Zurich?

– Non, pas du tout. Tout d’abord, les sacrifices ont aussi été faits à Zurich, avec une consolidation chez Axel Springer Suisse qui a mené à la perte de 20 postes dans notre précédente société pour la Suisse, au moment de la formation de la joint-venture avec Ringier. Nous avons aussi fermé deux publications ces dernières années, le magazine «Stocks» et le mensuel «Beobachter Natur», car leur situation ne permettait pas la continuation de l’activité. Cette nécessité de réagir face aux défis de la transformation est une nécessité qui ne se limite pas à la Suisse romande.

– Pourquoi ne pas avoir associé les rédacteurs en chefs à ce qui allait arriver dans la newsroom de Lausanne?

Avec une décision d’une telle importance pour les collaborateurs, il va de soi que la communication doit être faite de manière juste, transparente et coordonnée. Il est très difficile d’impliquer à l’avance des personnes qui font partie d’une équipe. En plus de leur demander de garder un haut niveau de confidentialité, c’est pratiquement impossible.

– Travaillez-vous à la mise en place d’un nouveau «business model», vu que la publicité et les revenus lecteurs continuent de baisser? Est-ce qu’il y a d’autres restructurations en vue?

– Quand je suis devenu responsable de la joint-venture il y a un an, on m’avait déjà posé la question. Nous ne pouvons donner aucune garantie. Le succès de nos activités dépend des réactions des consommateurs qui décideront de l’avenir. Mais nous pensons qu’avec ces mesures et cette action déterminée, nous aurons une base solide pour éviter, dans un avenir proche, d’autres vagues de restructurations. Cependant, personne ne peut donner de garanties.

– Faut-il arrêter l’édition papier du «Temps»?

– Je ne le pense pas, et nous n’avons pas de projet en ce sens. Mais, encore une fois, ce n’est pas nous qui déciderons mais nos lecteurs qui nous le diront le moment venu. Nous donnons trop de poids à cette question: notre profession, c’est le journalisme. Le canal de diffusion est secondaire, à nous de fournir le contenu de manière attractive. La condition reste d’avoir un «business model» et ne pas donner l’information gratuitement. «Le Temps» dans ce domaine est exemplaire avec son offre d’abonnement numérique qui existe depuis 2011. C’est même un des pionniers en Europe dans ce domaine. Cela nous donne un avantage concurrentiel important.

– Etes-vous prêt à discuter avec des partenaires publics de manière générale?

– J’ai dit aux collaborateurs que le dialogue sera maintenu ces prochaines semaines et notre porte est ouverte à toutes propositions constructives. Mais nous avons déjà testé de nombreuses options, et les résultats se sont révélés négatifs.

– Comment voyez-vous le paysage médiatique suisse d’ici à trois ans?

– Il ne sera pas complètement modifié à mon avis, l’ascension du numérique continuera de s’accélérer, mais la plupart des titres sur papier devraient toujours être là, même si une consolidation dans certains secteurs sera toutefois inévitable. En ce qui concerne le portefeuille de Ringier Axel Springer Suisse en Suisse romande, je suis confiant du fait que sa composition sera la même dans deux ou trois ans.


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