Matières premières

Ramon Esteve: «Je veux rendre la Suisse aussi fière de ses traders que de ses fromagers»

La faîtière des négociants et du shipping STSA a un nouveau président. Ramon Esteve, patron du groupe vaudois ECOM Agroindustrial, veut rassembler les forces du secteur et continuer à travailler sur son image

Il y a comme une odeur de café dans les bureaux d’ECOM Agroindustrial. Dans les sous-sols du discret négociant vaudois, il y a en effet un petit laboratoire où des employés torréfient et goûtent les différentes sortes d’arabica et autres robusta. «Il faut bien savoir ce que l’on vend», assure Ramon Esteve, président et coactionnaire de la société familiale active sur les marchés du cacao, du café et du coton.

Depuis quelques jours, cet Espagnol enjoué porte une nouvelle casquette, celle de lobbyiste. Il a repris la présidence de la Swiss Trading and Shipping Association (STSA), qui réunit les entreprises suisses actives sur les marchés des matières premières. Il remplace David Fransen (Vitol) dont le mandat de quatre ans est arrivé à son terme. L’un de ses objectifs sera de rendre les Suisses fiers de leurs traders, «comme ils le sont de leurs horlogers ou de leurs fromagers».

Pourquoi avoir accepté la présidence de la Swiss Trading and Shipping Association (STSA)? N’est-ce pas un rôle exposé où l’on ne prend que des coups?

Il ne s’agit pas de prendre des coups ni de sortir du bois, mais d’expliquer notre secteur. La Suisse a la chance d’avoir cette industrie, et j’aimerais que les Suisses soient aussi fiers de leurs traders que de leurs fromagers. Il y a énormément de gens passionnés qui font un boulot absolument nécessaire. Nous ne sommes pas un intermédiaire qui se contente de prendre sa part du gâteau comme on le lit souvent, mais nous apportons une véritable valeur. Ce sera un gros défi de corriger cette image auprès du grand public, mais c’est vers quoi j’aimerais tendre.

Depuis la naissance de STSA en 2014 – date à laquelle différentes faîtières suisses ont fusionné –, le discours sur la nécessité de redorer l’image de cette industrie reste le même. Pourquoi ne change-t-elle pas?

Ce défaut d’image est historique. Jusqu’en 1992, les traders profitaient d’une certaine asymétrie dans l’information, d’où est née cette mauvaise image. Moi, je savais mieux que le paysan africain ce que son café valait en Europe. Et mieux que mes clients européens, ce qu’il me coûtait en Afrique. Avec l’arrivée d’internet en 1992, tout ceci a disparu. Comme pas mal de nos concurrents. Nous étions 300 sociétés actives dans le café il y a quarante ans, nous ne sommes plus qu’une dizaine aujourd’hui. Les négociants qui ont survécu, ce sont ceux qui se sont implantés dans les pays producteurs et apportent une réelle valeur ajoutée. Comme nous n’avons pas de contact avec les consommateurs, c’est aussi difficile de changer cette image.

Durant votre mandat, vous devrez également lutter contre l’initiative sur les multinationales responsables, en discussion actuellement au parlement et qui pourrait se traduire par un vote populaire.

Nous l’avons déjà dit, STSA est en faveur d’un contre-projet. Les fondements de l’initiative ne sont contestés par personne et, de toute façon, les traders pratiquent déjà la due diligence qui est exigée dans le texte. Il faut comprendre qu’un négociant ne pourra pas se financer s’il y a des problèmes dans sa filière; les banques et la clientèle refuseront purement et simplement de travailler avec lui. En revanche, étant moi-même juriste, je considère contraire aux principes du droit de renverser le fardeau de la preuve, ce que veut faire l’initiative.

Le statu quo, promulgué par Economiesuisse, est-il une solution?

Non, je ne partage pas cet avis et l’industrie doit mieux faire. Je le rappelle: la Suisse doit pouvoir être fière de son négoce. Mais le contre-projet m’apparaît comme une très bonne option car je suis persuadé que si l’initiative se retrouve devant le peuple, elle a de bonnes chances. Ce que veut le consommateur, en fin de compte, c’est savoir d’où vient son café, son or voire son pétrole. Beaucoup de traders sont justement actifs pour une meilleure traçabilité. Oui, nos filières ont des problèmes, comme le travail des enfants, mais nous prenons ces problèmes au sérieux et nous travaillons à lutter contre les abus.

Vous-même êtes actif dans le cacao et le café depuis quarante ans. Vous n’ignorez pas que le travail des enfants est un problème pointé du doigt depuis toujours dans ces secteurs en particulier. Pourquoi cet immobilisme?

Bien sûr, on veut que le paysan gagne sa vie et que ses enfants aillent à l’école, pas qu’ils se promènent sur le terrain avec des machettes. Le problème c’est que si les entreprises suisses abandonnent ces mines artisanales, ces matières premières vont finir dans les circuits mafieux où ils seront moins payés. On peut aussi construire des écoles, mais les gouvernements ne trouvent ensuite pas d’instituteurs qui s’y rendent… Une anecdote: des parlementaires suisses sont allés visiter une mine artisanale où des enfants couverts de poussière faisaient semblant de ne pas travailler. Quand les Suisses ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour les aider, les adultes sur place ont répondu qu’ils auraient besoin d’une poulie…

Les multinationales des matières premières sont-elles réellement sensibles à leur image en Suisse?

Je peux vous l’assurer. Elles ont fait un travail énorme, mais une entreprise comme la mienne, ECOM Agroindustrial, compte un million de fournisseurs. On ne peut pas policer tout le monde! Les Etats dont ils sont ressortissants ne font pas non plus grand-chose pour eux. Quand je vois une famille avec six enfants qui possède 2 hectares, je n’ai pas besoin d’être devin pour savoir qu’il y aura un souci pour assurer un revenu à la génération suivante. Le problème de nos ONG, c’est que le seul remède qu’elles préconisent, c’est le boycott. Alors que l’on ferait mieux de se confronter ensemble à la problématique.

L’autre enjeu pour STSA, c’est sa représentativité: des géants comme Glencore ou Trafigura ne font pas partie de votre association. Pouvez-vous réellement prétendre représenter l’industrie?

Oui, ce n’est pas idéal qu’ils n’en fassent pas partie, mais on les rencontre et ils font souvent partie de nos tables rondes… et l’on espère toujours qu’ils finiront par rejoindre l’association. Surtout que l’on est aligné sur 90% des positions. L’un de mes objectifs est d’unifier plus largement les acteurs de l’industrie en Suisse. Cela va passer par une meilleure représentation dans les autres cantons. On avait déjà une association à Zoug et Lugano, on aura une branche à Zurich dès le 1er octobre. Et l’on va créer d’autres pôles régionaux. STSA a bien évolué ces sept dernières années: le secrétariat est passé de deux à six employés et le nombre de membres de 70 à 190 aujourd’hui, dont une majorité de PME.

Lors de votre dernier entretien pour «Le Temps» en 2016, on vous sentait très pessimiste sur le climat économique suisse. Ces nuages se sont-ils dissipés?

On est toujours inquiets. L’économie mondiale semble sur le point de basculer. Les banques centrales ont mis une telle quantité de liquidités sur le marché qu’il faudra bien à un moment donné payer la facture. Mais, en Suisse, on s’est bien adapté au franc fort et la thématique de la fiscalité est en passe d’être résolue grâce au vote sur la RFFA. Cela va donc plutôt bien.

On entend souvent que la place du négoce helvétique perd des emplois au profit de ses concurrentes…

D’autres arrivent, comme le chinois Cofco, qui s’est installé à Genève. En fin de compte, la situation est stable en termes d’emploi. Si l’on existe depuis 170 ans et que l’on est en Suisse depuis cinquante ans, c’est aussi que l’on a su s’adapter. Ce qui est vrai, c’est que la réglementation est telle qu’il n’y aura pratiquement plus de nouveaux entrants sur le marché. Il est aussi vrai que Singapour et Dubaï poursuivent leur offensive. La première a envoyé une délégation de huit personnes au FT Commodities Global Summit de Lausanne fin mars pour attirer des entreprises suisses et ils sont revenus trois fois depuis. Entre les différentes places financières, on est désormais sur un pied d’égalité au niveau de la fiscalité. Alors Singapour propose désormais aux négociants de payer la formation de tout leur personnel local.


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