Economie

La rapide et dangereuse ascension des DRH est «mise en boîte» dans un roman

Interview. Les DRH, pour directeurs des ressources humaines, ont peu à peu remplacé les chefs du personnel dans les entreprises. Parfois ambigu, leur rôle a inspiré l'écrivain François Salvaing pour son dernier roman, «La Boîte»

Né en 1943 à Casablanca, fils d'un chef d'entreprise, François Salvaing a échappé, par l'écriture, à une vie de travailleur en usine ou en entreprise. Il se passionne pourtant, à travers la fiction, pour des situations très réalistes. La Boîte, qui raconte la remarquable et dangereuse ascension du directeur des ressources humaines Patrick Bardheilan en est un parfait exemple. Au divertissement de la lecture s'ajoute la réflexion sur une société où l'écart se creuse entre les exclus et les gagneurs. Réflexion aussi sur ce drôle de métier qui se résume à trois lettres: DRH. Entretien.

Le Temps: Quel constat ou quelle expérience personnelle vous a conduit à consacrer un roman à une entreprise, fictive, pourtant très réa- liste?

François Salvaing: Je ne suis ni un essayiste, ni un historien, ni un théoricien, mais un conteur. Je n'écris que des romans, mais j'aime, à travers eux, visiter des domaines très divers. Or, dès son apparition dans la vie économique, le DRH m'est apparu comme un personnage de roman idéal. Il se trouve au centre de contradictions, de conflits tant internes qu'externes, et soumis à des enjeux extrêmement nombreux.

– Comment vous êtes-vous familiarisé avec ces DRH?

– J'ai découvert ces personnages à leur naissance en France, c'est-à-dire au début des années 80, soit un peu plus tard qu'aux Etats-Unis, au Japon et même en Allemagne. Je faisais alors du journalisme social, et j'ai vu apparaître, à côté des anciens chefs du personnel, très traditionnels, très militaires, des gars plus malins, plus «sioux», avec un champ d'activité plus large et une réflexion plus profonde sur ce qu'était le rôle d'une entreprise et de ses acteurs.

– Avez-vous connu de l'intérieur la vie d'une entreprise?

– Je suis fils d'un chef d'entreprise. Enfant, j'ai aimé le climat d'une usine comme peut l'aimer quelqu'un qui en est le spectateur. J'ai une position à la fois esthétique et intellectuelle, en ce sens que je ne considère pas comme fatal que le travail soit aliénant et détestable. Il me semble possible qu'il intéresse chaque individu, comme le mien m'intéresse et me passionne. Mon livre est une forme de protestation contre cette idée reçue que le travail, c'est l'ennui, la dépossession. Il veut aussi montrer qu'il n'y a pas que des exclus. Et que s'il y en a, ce sont les lieux où l'on produit qui produisent aussi l'exclusion.

– Le rythme de votre écriture nous fait partager la vie trépidante, stressante, de ce personnage.

– C'est à la fois l'extraordinaire difficulté et la richesse de la littérature de pouvoir faire partager une impression profonde, en l'occurrence que ce personnage est confronté à une multitude de choses difficiles à maîtriser, que tout va très vite au sein d'entreprises en pleine mutation. Comme lui, je me suis laissé déborder, je me suis mis en déséquilibre, tout en m'inspirant de situations réelles, grâce aux témoignages de ces directeurs de ressources humaines en exercice.

– Quels sentiments vous inspirent le personnage, et les décisions qu'il met à exécution, quitte à laisser tomber de nombreux employés?

– Il m'inspire un peu de répulsion, par ce goût du pouvoir que je ne partage pas du tout, parce qu'il est prêt à faire pour l'accroître. Mais je ressens aussi un peu de compassion en constatant sa bonne volonté, son désir de concilier l'inconciliable. Il le fait sans cynisme, avec la conscience de l'autre. Et lorsqu'il mène une charrette de licenciements, il n'est pas complètement hypocrite en essayant de faire en sorte qu'il y ait le moins de casse possible. Il pense qu'il le fait moins mal, moins brutalement que d'autres.

– Peut-on dire que dans les entreprises telles qu'elles fonctionnent aujourd'hui, les DRH font le «sale boulot»?

– Oui, ils ont eu à faire un très sale boulot, tout en espérant aussi faire du bon travail. A l'origine, leur rôle visait le dépassement du taylorisme, de l'organisation militaire, pyramidale, hiérarchique du travail. Les DRH devaient faire en sorte que chacun dans l'entreprise se sente plus épanoui, puisse apporter son intelligence, son imagination, son savoir-faire. Dès la fin des années 70, les entreprises intelligentes ont réellement cherché à créer des relations sociales différentes. Les DRH ont été les instruments, parfois très inventifs, de cette évolution. Quant à savoir s'ils sont réellement venus à bout du taylorisme, les sociologues s'opposent à ce sujet. Certains pensent que les travailleurs sont aussi esclaves de l'ordinateur qu'ils l'ont été de la chaîne et qu'après une courte période de dialogue, chacun a retrouvé un rapport hiérarchique, en même temps que la peur d'être licencié, de ne pas être augmenté ou le désir d'une promotion.

– Cette nouvelle conception de l'entreprise ne s'est-elle pas très rapidement heurtée à une situation de crise?

– En effet, il y eut très vite des contradictions. Comment pouvait-on motiver des salariés et en même temps organiser des charrettes de licenciements? Avec le travail à temps partiel, les contrats à durée déterminée, comment obtenir le meilleur de gens qui ne sont là que pour un temps?

– Globalement, les DRH auront-ils eu le temps de faire leur travail dans de bonnes conditions, avant d'être contraints de licencier?

– Cela dépend des entreprises. Dans celle que j'invente, mon DRH a le temps de faire certaines choses, de développer la technologie, la sécurité aussi, de faire ce qu'il attendait de ce métier, avant de devoir faire ce qu'il pensait ne pas se voir confier. Mais si j'en juge par l'augmentation du nombre de chômeurs, la dérive que j'évoque s'est poursuivie. Cela dit, je constate qu'aujourd'hui, des DRH revendiquent de participer aux décisions stratégiques de l'entreprise, ce qui démontre une réflexion sur le rôle qu'on leur fait jouer. Ils n'accepteront plus si facilement d'être simplement les rouages d'un système, ils veulent avoir leur mot à dire sur ce qui sera décidé, afin de pouvoir le justifier au moment de l'appliquer.

– A la lecture de votre livre, pensez-vous qu'un jeune DRH puisse se reconnaître?

– Oui, certains me l'ont dit, mais aussi les cadres, de manière générale. J'ai voulu que cette histoire soit plausible. C'est une expérience humaine, celle d'un homme qui essaie de faire que le monde aille plus droit et se trouve pris dans un système. Ce n'est pas un article de journal spécialisé écrit en langage codé.

François Salvaing, «La Boîte», Fayard 1998.

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