La Turquie ne remplit pas les engagements sur la protection de la population, de l'environnement et du patrimoine dans le cadre du projet de barrage d'Ilisu, dans le sud du pays. Si la construction devait débuter maintenant, plus de 65000 personnes déplacées se retrouveraient sans logement. Deux villages ont déjà été évacués, sans indemnisations suffisantes pour les habitants. Par contre, la construction de baraquements militaires, de logements pour les ouvriers et des routes d'accès au chantier bat son plein.

Le groupe d'experts chargé de vérifier les travaux préliminaires va jusqu'à exiger un moratoire d'au moins trois ans sur les travaux. Leur rapport met les commanditaires - les agences de garantie contre les risques à l'exportation d'Allemagne, d'Autriche et de Suisse - devant un choix cornélien. Elles ont en effet assuré les contrats de diverses entreprises nationales qui participent aux travaux du barrage à condition que la Turquie respecte les conditions sociales et environnementales. «Nous étudions le rapport et l'état d'avancement du projet et réfléchissons aux prochaines démarches à entreprendre», explique Sonja Kohler, porte-parole de l'Assurance suisse contre les risques à l'exportation, plus connue sous l'abréviation SERV. Quatre entreprises suisses - le fabricant de machines Alstom (Argovie) ainsi que les bureaux d'ingénieurs conseils Stucky (Renens/Lausanne), Colenco (Baden) et Maggia (Lugano) - ont décroché des contrats pour environ 225 millions de francs.

En Suisse, les hésitations de la SERV énervent les quatre entreprises. Elles estiment que des problèmes sont inévitables dans des projets de la taille d'Ilisu. «Nous avons lu le rapport et nous ne sommes pas inquiets. Les autorités turques savent qu'elles doivent tenir leurs engagements», explique le porte-parole de l'une des quatre entreprises suisses.

La concurrence chinoise

Ce dernier estime que les agences de garantie contre les risques à l'exportation en Europe comme en Suisse n'aident pas vraiment les entreprises. «Elles assurent surtout les prêts des banques qui financent les travaux», poursuit notre interlocuteur. Par ailleurs, il trouve incompréhensible que les agences empochent des primes allant jusqu'à 17% des sommes assurées. «Si la SERV se retire d'Ilisu, nous continuerons à travailler avec les Turcs», affirme-t-il.

Force est de constater que les contrats de grands projets d'infrastructures, notamment en Afrique, sont de plus en plus remportés par des entreprises asiatiques. Celles-ci proposent des prix compétitifs. Les bailleurs de fonds, souvent étatiques, offrent de grandes facilités de crédit aux pays bénéficiaires et font peu de cas de l'impact social et environnemental des projets.

Mais les entreprises asiatiques remportent aussi les appels d'offres de la Banque mondiale (BM) ou de la Banque africaine de développement grâce à leur compétitivité. Entre 2004 et 2006, les Chinois ont remporté 32% des contrats, loin devant la France (12%), l'Inde (5%) et l'Espagne (4%).