Opinion

La réalité du risque politique mondial

Si un effondrement n’est nullement inévitable, le fait est qu’une approche coopérative de la gestion des crises est aujourd’hui beaucoup moins probable qu’elle ne l’était il y a dix ans, avance Christopher Smart, directeur de la recherche auprès de Barings

A l’heure où l’on entame la neuvième année d’une reprise spectaculaire, nombre d’observateurs font une double constatation: les publications de données économiques encourageantes se multiplient, mais cela intervient dans un contexte d’aggravation des risques politiques. Mais à quel point, au juste, le monde est-il plus hasardeux aujourd’hui que durant d’autres périodes telles que la crise des missiles de Cuba ou la remilitarisation de la Rhénanie? Ajoutons que tous les risques politiques ne se ressemblent pas, et n’ont pas tous le même impact sur les stratégies d’investissement.

Un risque politique relèvera en général d’une des trois catégories suivantes: 1) le bruit de fond, que l’on peut tout simplement ignorer; 2) les chocs, qui seront a priori temporaires; et 3) les mutations profondes, qui risquent de faire s’écrouler le système dans son ensemble. C’est à ces mutations profondes qu’il convient d’accorder toute son attention.

Les risques qui contribuent le plus à la nervosité ambiante sont liés aux événements troublants de l’actualité quotidienne, par exemple un attentat ou un responsable politique agressif promettant de bouleverser l’ordre actuel des choses. Tout cela est effectivement profondément inquiétant, mais il est difficile de traduire tout ce bruit de façon quantitative en un flux de trésorerie actualisé. Ces événements interpellent, mais ils sont vite oubliés.

L’intégration du risque politique dans la gestion

Concernant les chocs potentiels, ils sont encore plus difficiles à intégrer dans une stratégie d’investissement. En outre, les données historiques offrent certains motifs de réconfort. Parfois, des baisses de taux d’intérêt ou l’annonce de nouvelles dépenses publiques permettent d’amortir les chocs. Le choc finit par s’apaiser de lui-même et les investisseurs réalisent que leurs portefeuilles ne se portent finalement pas si mal. Ainsi, les marchés boursiers avaient intégralement récupéré un mois après le 11-Septembre et deux jours après l’assassinat du président Kennedy.

Les risques les plus explosifs incluent aujourd’hui l’effondrement du Venezuela, les tensions croissantes entre l’Iran et l’Arabie saoudite, et l’imprévisibilité de la situation dans la péninsule coréenne. Si l’un d’eux finit par exploser en crise majeure, on peut présager que des mesures monétaires et fiscales d’urgence seront prises pour atténuer les effets, par exemple, d’une hausse soudaine des prix du pétrole ou des rendements obligataires. Des interventions diplomatiques seraient également mises en œuvre pour empêcher que les choses deviennent incontrôlables.

Le réalignement des équilibres mondiaux

Les véritables risques politiques pour l’économie mondiale sont beaucoup plus insidieux et moins faciles à surveiller. Ces risques sont, en premier lieu, liés au réalignement lent mais inexorable de l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale. Des pays, notamment la Chine, s’affirment de plus en plus, alors même que les Américains s’interrogent sur les coûts de leur leadership mondial et que la rhétorique protectionniste et le style iconoclaste de l’administration actuellement au pouvoir ont amené les amis comme les ennemis des Etats-Unis à revoir leurs hypothèses sur l’ordre mondial en place depuis l’après-guerre.

Cela est primordial pour les investisseurs, car il leur faut évaluer la résilience du système mondial lors de la prochaine grande crise. Nous ne savons pas quand viendra la prochaine crise ni à quoi elle ressemblera, mais nous savons en revanche qu’une réponse massive et coordonnée sera nécessaire pour en limiter les dégâts.

De fait, depuis la Seconde Guerre mondiale, les grands sommets économiques mondiaux ont été menés entre alliés politiques, voire militaires. Les discussions n’étaient certes pas toujours faciles, mais le fait est que les Etats-Unis, l’Europe et le Japon sont tous liés par un objectif politique commun depuis l’après-guerre. En 2008, lorsque l’effondrement de Lehman Brothers a engendré la menace d’une dépression mondiale, le président Bush a convoqué les dirigeants du G20, qui se sont immédiatement rendus à Washington pour s’entendre autour d’un plan visant à rétablir la stabilité du marché, au moyen de mesures de soutien budgétaires et monétaires.

Comme dans les années 1920?

La prochaine fois, choses risquent de se passer fort différemment. A bien des égards, la situation pourrait ressembler à celle des années 1920, lorsque l’étalon-or s’est effondré dans un contexte de rivalité et de négligences généralisées, alors même que cela n’était souhaité par aucune des grandes économies du monde. Lorsque le G20 se réunira pour la prochaine crise, tous ses membres souhaiteront éviter un effondrement, mais beaucoup y verront aussi une opportunité d’affaiblir leurs partenaires, dans un climat de rivalité de plus en plus toxique.

Si un effondrement n’est nullement inévitable, le fait est qu’une approche coopérative de la gestion des crises est aujourd’hui beaucoup moins probable qu’elle ne l’était il y a dix ans. Si vous êtes un investisseur dont l’horizon temporel s’étend au-delà de quelques mois, il convient donc de rester focalisé sur le caractère incertain de l’issue de vos engagements.

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