Technologies

Quand la réalité virtuelle épouse la pierre

Les visites virtuelles de biens immobiliers sont devenues le nouveau standard. Mais des cabinets d’architectes veulent aller plus loin en intégrant la réalité virtuelle dans la construction

La réceptionniste semble tout absorbée derrière son bureau. A l’intérieur de cet hôtel feutré où l’on progresse précautionneusement, les chambres ont toutes l’air vides. De même que le restaurant ou le bar dont la baie vitrée a pourtant une vue imprenable sur les sapins environnants. C’est que l’établissement n’a pas encore ouvert ses portes au public. Ce décor n’existe à vrai dire que dans un casque Oculus de réalité virtuelle (VR, selon son acronyme anglais). C’est le cabinet d’architectes CCHE qui l’a modélisé pour le compte d’un client dont elle rénove l’hôtel.

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Les présentations 3D ne sont certes pas rares dans le secteur immobilier. Régies, courtiers et architectes utilisent déjà les différentes déclinaisons de cette technologie, qui pour remettre un appartement à la location, qui pour vendre une villa, souvent via des applications payées au forfait. Un usage qui confine parfois au gadget, destiné à attirer le technophile ou à capter l’attention du millénial.

Une maquette évolutive en 3D

Du côté de CCHE, on assure pourtant avoir intégré la VR et la réalité augmentée dans le modus operandi du réseau d’agences et de ses 200 collaborateurs. «Au cours du processus de construction, le même élément pouvait auparavant être redessiné jusqu’à sept fois», assure Philippe Steiner, son responsable du développement.

Au contraire, la méthode BIM (pour building information modelling) des agences CCHE permet d’établir une maquette numérique de référence, évolutive, et intégrant toutes les caractéristiques géométriques et physiques du bâtiment. Logiciels de conception assistée, drones pour les prises de vue à distance, casques VR et imprimantes 3D complètent la chaîne de valeur numérique.

La technologie nous permet d’améliorer sans cesse la qualité des images, mais celles-ci doivent avant tout rester au service du développement architectural

Christophe Couvreur

Pour sa démonstration, Christophe Couvreur, responsable de la cellule infographie de CCHE, a disposé six casques VR devant lui représentant à peine deux ans d’évolution technologique. «Les outils évoluent très vite, tout comme la puissance des machines. On sait désormais passer des images de synthèse à la réalité virtuelle en quelques jours, contre quelques mois auparavant», résume-t-il. Avant de nuancer: «La technologie nous permet d’améliorer sans cesse la qualité des images, mais celles-ci doivent avant tout rester au service du développement architectural.»

L’héritage de «Pokémon Go»

La nouvelle frontière de l’immobilier 4.0, c’est toutefois la réalité augmentée et son intégration sur les chantiers. L’équipe de CCHE a, pour l’occasion, aussi préparé ses smartphones et tablettes et disposé plusieurs codes QR dans la pièce, qui révèlent des objets amovibles. Mais le véritable potentiel de la technologie se présente sous la forme d’un radiateur du coin de la salle de conférences. En passant une tablette ou un smartphone dessus, ils révèlent des informations sur son débit et sa température.

La technologie doit beaucoup au monde vidéoludique, notamment à Pokémon Go. Le succès planétaire de ce jeu de réalité augmentée a été sans suite, mais Christophe Couvreur espère encore qu’il «amènera le grand public vers des applications plus professionnelles». Et ce, grâce à des outils «disponibles sur des appareils que tout le monde a en poche», précise-t-il.

Outre les gains de temps et de coûts, cette numérisation de l’immobilier offre potentiellement une plus grande transparence aux clients qui peuvent être informés en temps réel de l’évolution de leur projet. «On parle d’interlocuteurs qui peuvent se trouver entre le Danemark et les Etats-Unis, avec un maître d’ouvrage dans la vallée de Joux alors que notre cabinet est à Lausanne», évoque Philippe Steiner.

Garder le contrôle de l’image

Ce qui ne va pas sans contrecoups, les architectes s’accordant sur certains défauts inhérents à la VR comme la perte de maîtrise de l’image. Dans la visite numérique hôtelière de CCHE, un mur était en effet resté «nu», sans peinture, entre la réception et les escaliers menant au premier étage. Une simple limitation technique liée à la vitesse de traitement des casques.

Ce qui peut pourtant porter à conséquence. «Nous voulons éviter que les clients ne se fixent sur des détails qui ne sont pas le sujet de la séance», selon Philippe Steiner, qui dit préférer accompagner le client, par exemple via l’utilisation d’un autre casque et un avatar numérique. «Rien ne remplace la force de l’échange.»

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Christophe Couvreur le dit autrement. «Nous restons des architectes. Notre travail, c’est aussi de mettre en exergue certains éléments, même quand cela s’effectue dans un monde dématérialisé.» Et aussi pour éviter d’avoir à envoyer des plans à l’autre bout du monde et de prendre le risque qu’ils ne tombent dans les mauvaises mains.

Au final, le choix du support numérique dépend encore largement du client et de son temps. «Les clients commerciaux savent, la plupart du temps, parfaitement lire un plan et veulent aller vite. Il suffit souvent d’une coupe [ndlr: un plan vertical]», nuance Eric Mathez, associé chez CCHE. «On évalue les projets en fonction de la valeur ajoutée de la VR. Finalement, la moitié des bureaux d’architectes suisses ne font toujours pas de 3D.» La réalité virtuelle n’a pas encore enterré les maquettes en plâtre.

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