Femmes cadres

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Les associées restent rares dans les cabinets d’affaires. Ces derniers ont identifié le problème et veulent devenir plus souples. Jusqu’ici, les effets se font toutefois attendre.

Pour la troisième fois déjà, Le Temps publie les listes des meilleurs cabinets d’avocats de Suisse, à savoir les 20 études d’avocats les plus souvent recommandées dans 31 domaines du droit.

Deux communiqués, en ce début d’année, ont retenu notre attention: le cabinet d’affaires Schellenberg Wittmer [M1] a nommé Anya George, Anna Kozmenko, Clara Poglia et Julie Raneda, c’est-à-dire quatre femmes, comme associées. Et le cabinet Niederer Kraft & Frey a commencé l’année avec l’annonce de la nomination de Christina Rinne comme associée. Jusqu’à quelques années en arrière, la nomination d’associées et donc copropriétaires d’un cabinet d’avocats faisait clairement figure d’exception. Aujourd’hui encore, les cadres des grands cabinets d’avocats sont majoritairement des hommes. «Au niveau des associées, le secteur des avocats est clairement en retard», admet Daniel Daeniker, associé directeur du cabinet d’affaires Homburger et directeur administratif de celui-ci. «La proportion de femmes parmi les associés stagne autour de 10 à 15% dans les plus grands cabinets d’Europe.» En Suisse, il n’en va pas autrement, malgré ces récentes nominations (voir tableau). Le plus curieux: depuis des années, il y a, en Suisse, plus de femmes que d’hommes qui obtiennent leur titre d’avocat. En 2017, 59% des titulaires d’un master en droit étaient des femmes; l’année précédente, elles étaient 62%. Une fois leur titre en poche, elles sont à peu près aussi nombreuses à entrer dans un cabinet d’affaires renommé: au niveau des avocats employés, on trouve, au début, presque partout autant de femmes que d’hommes. Elles restent toutefois rares au niveau des associés: dans la plupart des cabinets, les hommes sont nettement majoritaires. Pourquoi?

L’ambition ne suffit pas

Les compétences professionnelles ne sont pas en cause. «Nous avons beaucoup d’avocates talentueuses, pour lesquelles je ne vois pas de différence avec leurs collègues masculins en ce qui concerne leurs capacités et leur performance», souligne Daniel Daeniker. «Mais si, après cinq ou six ans dans le cabinet, ce sont principalement des hommes qui postulent pour devenir associés, ce sont logiquement majoritairement des hommes qui seront nommés. En revanche, si les postulations sont équilibrées, hommes et femmes auront les mêmes chances.»

Devenir associé n’est pas aisé. Même si les cabinets d’avocats le présentent comme un objectif réaliste au moment de l’engagement, l’entrée dans le sociétariat n’est possible qu’avec une qualification adéquate et après avoir fait ses preuves. Les compétences, l’assiduité au travail et l’ambition sont des conditions sine qua non, mais ne suffisent pas à assurer l’accession au dernier carré. Il faut également le mordant nécessaire, le courage et surtout la confiance en soi. «Les femmes s’intéressent généralement davantage aux conditions requises pour devenir associées. Alors que les hommes ont tendance à se surestimer, les femmes vont plutôt se sous-estimer et éventuellement renoncer au sociétariat», relève Manuel Liatowitsch, membre de la direction de Schellenberg Wittmer.

Plusieurs études confirment également que les femmes ont tendance à avoir une moins grande estime de leurs capacités et de leurs prestations que les hommes. Cela nuit bien entendu à leur carrière. Car dans la perspective d’une promotion, un bon marketing de ses propres qualités, associé à la conviction d’être à la hauteur, est plus efficace qu’une fausse modestie.


Fortement sous-représentées

Proportion d'associées dans les cabinets d'avocats les plus en vue. 


Christina Rinne est l’une des rares femmes qui ont fait leur place au sommet en étant confiantes dans leurs capacités. La nouvelle associée de Niederer Kraft & Frey est spécialiste du droit fiscal. Elle conseille et défend ses clients pour tous les aspects des impôts indirects, notamment en matière de TVA et de taxes douanières. Cela n’a pas toujours été facile et les embûches ont été nombreuses, notamment en début de carrière. «Il y avait des moments où j’ai clairement senti le plafond de verre.» Mais abandonner n’était pas une option pour cette triathlète habituée de l’Ironman. Les encouragements et le soutien de son mari et de son réseau personnel, la persévérance ainsi que la confiance dans ses propres capacités ont joué un rôle important. «Mais j’ai aussi eu la chance que mon potentiel ait été reconnu par les bonnes personnes au bon moment.» Aujourd’hui, elle sait que faire du bon travail finit par payer: «En début de carrière, on est bien sûr encore peu sûre. Mais on se développe au fur et à mesure de ses mandats, et cela nous permet de gagner en confiance.»

Pour un avocat, devenir associé équivaut à une promotion en Ligue des champions – y compris financièrement. Le revenu annuel d’un associé d’un cabinet d’affaires spécialisé va rapidement doubler à plus de 500 000 francs. Des tarifs horaires de 600 francs ou plus ne sont pas rares. Mais cela implique également une charge de travail considérable. La disponibilité et les exigences sont souvent dictées par les clients. Dans les affaires difficiles, une disponibilité totale est exigée, qui peut également s’étendre en dehors des heures de bureau et au week-end.

De nombreuses femmes ne sont pas prêtes à se soumettre à de telles exigences et renoncent souvent en faveur de leur vie privée. Car à lui seul, le chemin menant au sociétariat est déjà long et laborieux: selon le cabinet, il peut prendre entre cinq et huit ans. Une période éreintante, difficilement compatible avec une vie de famille, notamment pour les jeunes femmes – et qui marque pour beaucoup d’entre elles la fin de leur ambition de devenir associées.

Progresser ou partir

Allegra Arnold est encore indécise quant à sa volonté de devenir associée. Cette jeune femme de 30 ans est depuis près de deux ans membre de l’équipe concurrence et réglementation du cabinet Homburger. Ses domaines d’activité sont les droits de la concurrence suisse et européen, où elle travaille principalement dans le contrôle des fusions et les procédures administratives ainsi que les procès civils en matière de cartels. Elle participe également à des affaires internationales explosives et de grande envergure, pour lesquelles elle est aussi appelée à intervenir à l’étranger. C’est là un domaine qui exige des connaissances spécifiques et d’importantes ressources humaines, raison pour laquelle il est principalement l’apanage des grands cabinets. «Si je veux continuer de travailler dans ce domaine, les alternatives seront relativement limitées pour moi», relève Allegra Arnold. Chez Homburger, deux possibilités s’offrent à elle, à moyen terme: soit elle vise une position d’associée dans cinq ans, soit elle quitte le cabinet. «Progresser ou partir» est une règle courante pour des cabinets de cette taille, de manière similaire aux cabinets de conseil d’entreprise.

A côté des possibilités professionnelles, cette jeune avocate est également séduite par la possibilité de devenir sa propre cheffe en tant qu’associée. Même s’il n’est pas prioritaire, l’aspect financier n’est non plus pas négligeable pour Allegra Arnold. «Je le considère comme une sorte de dédommagement pour l’engagement consenti», affirme-t-elle. Mais elle a aussi quelques réserves, notamment en ce qui concerne le sociétariat à long terme: les obligations qui lui sont liées d’acquérir des mandats et de développer le cabinet rendent sa décision difficile. «En tant qu’associée, on est lié au cabinet pour plusieurs décennies; c’est un engagement important. Parallèlement, on est soumis à une énorme pression: après tout, il s’agit de générer du chiffre d’affaires.»

Une charge pour la famille

Un autre aspect qui influence sa décision est la compatibilité entre travail et famille. Selon elle, cela concerne toutefois les deux partenaires: «Si une femme veut faire carrière, c’est tout aussi difficile pour le mari de concilier son travail et les enfants», souligne-t-elle. «Le travail en tant qu’associée est déjà une charge pour la famille.»

Ce problème de compatibilité a été identifié par les cabinets d’avocats. «Nous perdons des talents; nous devons donc imaginer des solutions», estime Florian Gunz Niedermann, de Walder Wyss. Aujourd’hui, de nombreux cabinets proposent à leurs collaborateurs des modèles de travail flexibles et un travail à temps partiel – à chaque étape de leur carrière, y compris comme associés. La spécificité du métier d’avocat se manifeste toutefois assez rapidement, notamment pour les mandats complexes: «Les clients ont de la peine à admettre qu’on ne travaille pas certains jours, en cas de travail à temps partiel», précise Allegra Arnold. Pour elle, la possibilité du temps partiel ne suffira pas. «Il faut surtout avoir la possibilité de se partager des mandats – autrement dit, une forme de partage du travail.»

Tanja Luginbühl montre qu’il est possible de concilier famille et carrière professionnelle. Cette avocate est associée chez Lenz & Staehelin depuis 2005. Son domaine de spécialité, qu’elle dirige également dans ce cabinet, est constitué par les procédures d’insolvabilité et les restructurations. «De nombreuses femmes ont de la peine à concilier le métier d’avocate d’affaires et la vie de famille», concède-t-elle. «C’est pourtant possible. Cela exige toutefois une bonne organisation et un soutien de son entourage.» Parallèlement, il faut aussi une certaine flexibilité et une gestion efficace du temps. En tant qu’associée, on a davantage de liberté, on peut aussi participer, de temps en temps, à des manifestations scolaires ou rentrer plus tôt à la maison pour partager le souper avec les enfants – et se remettre devant l’ordinateur plus tard en soirée. «Finalement, en tant qu’associée, je suis moi-même responsable de la réalisation des mandats à la pleine satisfaction des clients.»

On voit arriver une nouvelle génération de femmes, ambitieuses, talentueuses et sûres d’elles. Ce n’est qu’une question de temps et de persévérance pour qu’elles arrivent au sommet

Christina Rinne.

Les cabinets d’avocats sont également pris à partie, en raison de l’augmentation de la pression extérieure. «Toujours plus de gros clients ont un indice de diversité, auquel on ne répond plus en tant que cabinet sans une proportion suffisante de femmes», relève Florian Gunz Niedermann. Son cabinet a réagi et pris des mesures internes pour la promotion des femmes, à côté de modèles de travail plus flexibles. En font notamment partie l’«Equal Representation in Arbitration Pledge», à travers la signature duquel Walder Wyss s’est engagé à développer une culture garantissant l’égalité de chances au quotidien. Ou encore la participation au réseau «Advance – Gender Equality in Business», aux ateliers pour le développement des compétences et aux programmes de mentorat duquel les avocates du cabinet participent régulièrement. «A côté d’autres mesures, nous nous efforçons de promouvoir les femmes à l’interne et à les motiver pour une carrière en tant qu’associées, à travers des offres de réseautage et de coaching», ajoute Florian Gunz Niedermann. Mais il faut aussi des modèles: «En tant que cabinet, on peut dire et répéter qu’un sociétariat est possible pour tous, mais s’il n’y a pas d’exemple à même de l’illustrer, cela finit par manquer de crédibilité.»

Niederer Kraft & Frey a donc emprunté de nouvelles voies. En collaboration avec ses anciennes associées seniors Catherine Grun Meyer et Valerie Meyer Bahar, ce cabinet a développé, en 2010, un modèle d’associée spécifique, afin de permettre à ses collaboratrices d’accéder au sommet sans devoir renoncer à leur vie de famille. «Catherine venait d’avoir son premier enfant et j’étais enceinte jusqu’au cou lorsque le cabinet nous a contactées», relève Valerie Meyer Bahar. L’objectif des responsables était clair: s’ils voulaient gagner les femmes hautement qualifiées comme associées, ils devaient leur offrir des conditions-cadres adéquates.

Premiers progrès

Ensemble, elles ont réfléchi aux conditions nécessaires pour que les femmes puissent se projeter dans un sociétariat à part entière sans être contraintes de choisir entre carrière et famille. Cela a donné lieu à un modèle de travail flexible avec des solutions de travail à domicile et la possibilité de combiner le congé de maternité avec un congé sans solde pouvant aller jusqu’à douze mois. Aujourd’hui, ces deux femmes sont associées. «Je tenais beaucoup à pouvoir combiner harmonieusement travail et famille. Si cela n’avait pas été possible, je n’aurais pas osé faire le saut dans le sociétariat», avoue Valerie Meyer Bahar.

Walder Wyss est convaincu que ces efforts commencent à porter leurs fruits. «Ces quatre dernières années, nous avons nommé trois associées, qui ont toutes des enfants. Deux d’entre elles travaillent à temps partiel. Cela peut encore paraître bien peu, mais si l’on regarde quelques années en arrière, on constate que les choses bougent», souligne Florian Gunz Niedermann.

Selon Christina Rinne, la nouvelle associée de Niederer-Kraft & Frey, l’évolution générale de la société a également contribué à une plus grande égalité des chances. «Cela s’observe déjà à la sortie des études: on voit arriver une nouvelle génération de femmes, ambitieuses, talentueuses et sûres d’elles. Ce n’est qu’une question de temps et de persévérance pour qu’elles arrivent au sommet.»

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