Surveillance

La reconnaissance faciale se répand en Chine

Des distributeurs de billets jusqu’à l’enceinte des gares, des hôpitaux et même des toilettes publiques, les Chinois s’habituent à voir leurs visages scannés et leurs gestes du quotidien passés au crible

Avec 176 millions de caméras nourries à l’intelligence artificielle déjà installées en 2016, et trois fois plus prévues d’ici à 2020, la Chine représente le marché de télésurveillance le plus dynamique du monde.

Il devrait peser 46% du marché mondial cette année et sa croissance à deux chiffres (13,3% en moyenne depuis 2012) devrait se poursuivre jusqu’en 2021, dopée par les projets sécuritaires du gouvernement et ses ambitions de faire de la Chine le numéro un dans l’intelligence artificielle, selon les projections du cabinet américain IHS Markit.

Le gouvernement a investi énormément dans la sécurité publique à travers une série de programmes pluriannuels, explique Jackie Zhang de IHS Markit. Dès les années 2000, des caméras apparaissaient sur l’emblématique place Tiananmen, avant de quadriller au fil des directives politiques les institutions et lieux publics, les axes routiers stratégiques, les régions sensibles comme le Tibet, ainsi que les industries phares puis les campus.

Piétons indisciplinés filmés puis dénoncés

Les caméras se font de plus en plus «intelligentes». Les trois quarts des serveurs de vidéosurveillance dotés de deep learning (apprentissage profond) seront expédiés en Chine en 2018, selon IHS Markit. Les caméras associent désormais une identité à un visage, ce qui vaut par exemple aux piétons indisciplinés de Shenzhen ou de Shanghai de voir leur nom et photo projetés dans la ville s’ils traversent hors des clous.

Dans un parc de Pékin, ce sont les utilisateurs trop gourmands en papier toilette qui sont identifiés par les caméras intégrées au système de distribution de papier hygiénique. Dans les universités, des logiciels et algorithmes scrutent les élèves pour déterminer s’ils s’ennuient ou non pendant les cours, ou s’ils sont trop absents.

Elargir drastiquement le réseau de surveillance du pays

Le dernier programme de sécurité en date, «Xue Liang» (littéralement «Œil de lynx»), vise à élargir, à grande échelle, le réseau de surveillance du pays, jusqu’aux campagnes. Les informations devraient à terme remonter au niveau central pour constituer une base de données connectée aux fichiers de police et aux caméras des zones commerciales, ainsi peut-être qu’à des informations financières et sociales qui permettraient aux autorités de noter les citoyens.

Ces ambitions gouvernementales d’un gigantesque système d’identification informatisé devraient être «le principal moteur du marché de la surveillance vidéo en Chine pour 2018», selon Jackie Zhang.

«Des centres de calcul gigantesque»

«Les géants comme Face ++, qui ont obtenu des financements du gouvernement, se concentrent sur des solutions gouvernementales avec des centres de calcul gigantesque. Leur but est la surveillance de population», commente Gilles Florey à la tête de la start-up suisse KeyLemon. La petite structure de 15 personnes convoite, elle, un autre marché en Chine: celui de la téléphonie.

Grâce à sa technique de reconnaissance faciale avec une caméra 3D, l’entreprise valaisanne, portée par les investissements de Debiopharm Investment et Swisscom Ventures, vient de signer un accord de partenariat avec une entreprise chinoise dans l’optique de vendre ensuite à des fabricants de téléphonie comme Huawei, Oppo, Vivo ou Xiaomi.

«Il n’est pas évident pour une entreprise suisse avec une technologie de haute précision de travailler avec des Chinois pour des raisons de copiage du logiciel et du support sur place», explique Gilles Florey. Il décrit des «clients très exigeants» et un marché où «tout doit aller vite (indépendamment de la qualité)».

Sociétés chinoises à la pointe

Moins bridées que leurs concurrents occidentaux par les réglementations de protection des données et de la vie privée des utilisateurs, les entreprises chinoises sont en effet très rapides dans le développement commercial de la reconnaissance faciale.

Ant Financial, filiale d’Alibaba qui exploite la solution de paiement Alipay, a ainsi lancé le premier service de paiement par reconnaissance faciale à usage commercial et plusieurs banques chinoises ont opté pour la technique d’authentification biométrique mise au point par YITU Technology pour les retraits aux distributeurs notamment.

Didi Chuxing, l’application de réservation de véhicules avec chauffeur, utilise la reconnaissance faciale pour vérifier l’identité de ses chauffeurs, le géant Baidu pour l’accès à ses bureaux et Xiaomi pour étudier le comportement des clients dans ses magasins. L’assureur en ligne ZhongAn s’en sert, lui, pour surveiller des élevages de millions de poulets.

Un marché qui a dépassé le milliard de yuans en 2016

Ce marché a dépassé le milliard de yuans (150 millions de francs) en 2016 et devrait être multiplié par cinq d’ici à 2021, selon le cabinet Analysis. Les mastodontes chinois SenseTime et Megvii ont dépassé le milliard de dollars de valorisation grâce à leurs techniques d’analyse des images.

Les entreprises chinoises qui les utilisent, non contentes de dominer à 80% le marché intérieur, convoitent aussi l’étranger et devraient être aidées dans leur conquête tant par le risque terroriste que par le projet chinois de nouvelle Route de la Soie ou celui de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), la banque de développement multilatéral lancée sous les auspices de Pékin.

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