Et si c’était bêtement la nature humaine qui expliquait le fléau des fake news? On spécule tous les jours sur les motivations de la diffusion de telles ou telles fake news. Etait-ce délibéré? Y avait-il une arrière-pensée politique, s’agissait-il d’une mauvaise information apparue de manière fortuite qui se répand? Est-ce des robots ou des activistes qui les diffusent?

Il est certain que les fake news se diffusent plus vite que les nouvelles vraies. Comprendre pourquoi, c’est cerner le moteur des fake news et, qui sait, le bon moyen de lutter, pas forcément via une loi anti-fake news comme l’envisage la France. Le MIT a peut-être trouvé la réponse via Twitter: via les sites de fact-checking, le MIT a pu identifier un échantillon de tweets qui se basaient sur des informations fausses, des fake news, et les a comparés à un échantillon de tweets vrais. Les chercheurs du MIT ont ensuite calculé la vitesse de diffusion et le nombre de cascades selon le caractère vrai ou faux du tweet.

L’analyse de l’effet de cascades

L’originalité de l’étude a été de ne pas s’arrêter à une seule rumeur et à en rechercher les origines mais d’envisager un vaste ensemble de tweets qui ont repris des fake news. Une rumeur démarre sur Twitter quand un utilisateur lance un tweet. S’ensuit une ou plusieurs cascades. Le nombre de cascades est le nombre de tweets indépendants à partir d’une rumeur. La taille d’une cascade est le nombre de retweets à partir de ce tweet. Ce sont les deux critères de l’étude.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: un tweet «vrai» prend six fois plus longtemps à atteindre le seuil de 1500 personnes qu’un tweet «rumeur». Pour atteindre 10 cascades, il faut 20 fois plus de temps au tweet «vertueux» qu’au tweet «sulfureux».

Les rumeurs politiques touchent, plus vite, plus de gens et génèrent le plus de cascades. Ce type de fake news toucherait 20 000 personnes trois fois plus vite qu’une vraie info pour atteindre 10 000 personnes. Un tweet qui reprend des fake news a 70% de chances de plus d’être retweeté. Curieusement, les personnes qui répandent les fake news sur Twitter n’ont pas spécialement beaucoup de followers. Ils sont d’ailleurs plutôt récents sur Twitter. Ils n’étaient d’ailleurs pas followers eux-mêmes de beaucoup d’autres comptes Twitter.

Notre nature humaine

Les fake news ont souvent, remarquent les chercheurs, un caractère nouveau. C’est une vraie nouvelle information par rapport à une information vraie qui n’a pas cet attrait. Elle suivra souvent le fil de l’info et sera «incrémentale». Or la nouveauté a une valeur économique et sociale: celui qui sait peut décider mieux et plus vite, il en tire comme acteur économique un gain. Celui qui sait acquiert aussi un statut social supérieur à celui qui ne sait pas. Et les robots n’y sont pour rien dans la diffusion plus efficace des fake news: ils ne peuvent distinguer une rumeur d’une vraie information. Ils amplifient, c’est tout, mais les fake news sont plus amplifiés car plus retweetées. Cette recherche donne raison à la prévention des fake news plutôt qu’à la punition. Le marquage, fact checking, rien de tel pour faire réfléchir celui qui pensera montrer qu’il savait avant les autres si son retweet n’a amplifié qu’une rumeur.

Les fake news jouent sur nos peurs. Elles nous amènent à partager des infos alarmistes pour protéger notre tribu (notre pays, notre entreprise) tout comme les sociétés animales assignent à l’un de leurs membres le rôle de vigie, de lanceur d’alerte. Et l’urgence nous dispense alors de vérifier, pensons-nous. Les fake news jouent sur l’effet transgressif de ce qu’elles annoncent: on aime entendre qu’un banquier a un compte offshore aux Bahamas, qu’un politicien, qu’on pensait intègre, est corrompu. L’effet de halo explique aussi notre adhésion prompte aux fake news: elles nous permettent de classer son contenu dans un «j’aime/je n’aime pas» sans nuance. Pourquoi, sinon, après un dérapage, un homme politique a toutes les peines du monde à remonter la pente. Pourquoi, après un bad buzz sur un de ses produits, une société se retrouve fragilisée des mois durant.

La vue de l’Europe

Ces résultats tombent à pic: le groupe d’experts qu’avait mis sur pied l’Europe pour plancher sur les fake news a publié son rapport*. Au contraire de la tendance à faire une loi, le groupe d’experts ne veut pas d’un retrait imposé des contenus identifiés comme fake news. Ce ne sont pas des contenus illégaux. S’engager dans cette voie, c’est, pour la commissaire au numérique, mettre sur pied un ministère de la vérité et de la censure. Le groupe de travail encourage le marquage des fake news par les utilisateurs, par les fact checkers. Il demande aux géants du web de favoriser la visibilité des informations fiables et de reléguer en bout de site les informations suspectes, d’après ce marquage. Autre recommandation: mieux appliquer au web ce qu’on voit dans les journaux, identifier comme publireportage les contenus clairement sponsorisés par une marque ou une organisation politique.

* The spread of true and false news online, Soroush Vosoughi, Deb Roy, and Sinan Aral, Science 09 Mar 2018: Vol. 359, Issue 6380, pp. 1146-1151.