Il y a celle qui travaille dans son jardin, où l’on aperçoit un luxuriant potager. Celui qui a un premier enfant sur les genoux et un second qu’on entend dans la pièce d’à côté. Celui qui, toujours rasé de près, arbore désormais une impressionnante barbe. Ou encore celle dont on découvre le papier peint aux couleurs flamboyantes. Les réunions de travail par visioconférence offrent une vision nouvelle de ses collègues en donnant à voir une partie de leur quotidien et de leurs habitudes. Cet aperçu peut évidemment prêter à sourire, mais il a aussi d’autres vertus.

«Ce sont des éléments qui peuvent nous rapprocher, estime Kirsten Bourcoud, psychologue du travail chez Vicario Consulting à Genève. Ils nous permettent d’avoir d’autres perspectives concernant certaines «figures» professionnelles, notamment des chefs, que nous ne côtoyons qu’au travail. Et plus nous percevons des facettes différentes d’une personne, plus nous avons l’impression de la connaître et plus l’animosité que nous pourrions avoir se réduit.»

Relativiser des conflits

Ces circonstances particulières permettent ainsi de redécouvrir des collègues qui nous restaient étrangers. C’est ce qu’a vécu Sylvie*, qui travaille dans le domaine des médias. Elle avait peu de contacts avec un autre collaborateur, assez introverti. «Mais une fois en confinement, il m’a écrit pour prendre des nouvelles, simplement discuter, souvent avec humour. Ce type d’échanges se répète régulièrement depuis. Ça nous a rapprochés et je me réjouis de le revoir.»

Un nouveau lien qui s’établit pendant le semi-confinement peut aussi être l’occasion de «dédramatiser et de dépasser des conflits qui ont précédé la crise», note Alla Logina, coach de vie et de carrière en Suisse romande.

Mais cette découverte ou redécouverte des autres peut aussi créer de nouvelles tensions. «En Suisse, on a tendance à séparer beaucoup vie privée et vie professionnelle. Voir que d’autres ont les mêmes soucis que soi, surtout en période d’isolement, peut renforcer les liens, concède la coach. Mais avoir un aperçu de leur vie peut aussi être une source de frustration. Ceux qui sont seuls peuvent s’agacer de voir des enfants présents pendants des séances. Ou ceux qui respectent à la lettre les mesures liées au coronavirus peuvent ressentir de la colère en apprenant que d’autres sortent beaucoup.»

Le risque de la comparaison sociale

«Les échanges en ligne permettent de voir que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, complète Kirsten Bourcoud. Le télétravail n’a pas la même implication quand on a par exemple un jardin, de nombreux écrans pour travailler, ou plutôt un petit appartement et un ordinateur portable pour toute la famille. La comparaison sociale se met en route.»

Pour Alexis, employé dans une ONG, le semi-confinement met ainsi en avant un certain décalage avec ses collègues. «Avec l’une, il est difficile de parler sans être interrompu par ses enfants. Et je me retrouve souvent à assumer davantage de travail que les autres, parce que je n’ai pas de famille à charge.» Alexis vit aussi difficilement les plaintes de ses collègues sur le confinement, «alors qu’ils vivent tous dans des villas, tandis que nous vivons à deux personnes dans un 35 m2 au centre-ville».

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Les échanges en télétravail s’avèrent donc parfois tendus, d’autant qu’ils peuvent faire office de révélateurs de problèmes relationnels préexistants. «Un cadre qui n’a pas une intelligence émotionnelle très développée sera mal équipé pour soutenir son équipe, analyse Kirsten Bourcoud. C’est ce qu’expérimente Sylvie avec difficulté. Au début du confinement, elle n’a d’abord pas eu de nouvelles de son chef pendant une semaine entière. «Je connais bien mes tâches, mais j’aurais aimé qu’il prenne des nouvelles. Je me suis sentie très isolée, raconte-t-elle. Je sais que ce n’est pas quelqu’un qui est très bavard, mais j’espérais qu’il puisse faire un effort pendant cette période.»

Les small talks et autres prises de nouvelles ne sont pas à sous-estimer, estiment les spécialistes: «En visioconférence, nous avons plutôt tendance à nous emparer tout de suite du sujet et à perdre ces moments de sociabilité et de respiration qui précèdent une séance, constate Kirsten Bourcoud. C’est un facteur d’éloignement.»

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L’impact au moment des retrouvailles

La situation s’est un peu améliorée, mais les échanges ne sont toujours pas très riches ni fréquents. «Le retour au bureau m’inquiète, confie Sylvie. Quels liens aurons-nous? Est-ce que je dois lui parler de ce que j’ai ressenti?» Autre particularité dans sa société: de nombreux chefs floutent l’arrière-plan derrière eux en visioconférence. Un aspect qui ne contribue pas à les rendre plus accessibles.

Et ce qui se passe en télétravail ne reste évidemment pas à la maison: de retour au bureau, les liens renforcés ou distendus auront un impact sur la poursuite des relations. D’où l’intérêt d’accorder de l’importance au moment des retrouvailles. «Les directions ont tout intérêt à faire du retour une phase de transition comme l’a été le départ en confinement, conseille Kirsten Bourcoud. Il faut pouvoir débriefer et digérer cette période sans vouloir tout de suite mettre les bouchées doubles.»

C’est aussi l’avis d’Alla Logina: «Il faut communiquer dans la transparence sur la façon dont chacun a vécu ce qui s’est passé en télétravail, pour ne pas entretenir des malentendus. Il faut aussi discuter des leçons à tirer si cette situation se représente. C’est une excellente opportunité de construire quelque chose de nouveau.» Construire quelque chose de nouveau entre voisins de bureau. Ce sera certainement plus facile maintenant que l’on connaît leur jardin, leurs enfants, leur barbe et leur papier peint.


* Prénom d’emprunt.