Comment rééquilibrer votre portefeuille

Vos finances Après la récente chute des bourses, les investisseurs se demandent comment réagir

Eléments de réponse avec des spécialistes

La récente chute des marchés a laissé des traces. La perte de valeur des actions a réduit leur pourcentage dans l’ensemble des portefeuilles. Alors faut-il s’abstenir d’agir ou, au contraire, modifier les compositions? Et, si oui, à quel rythme? Que dit la théorie et qu’en déduisent les professionnels?

L’investisseur doit établir son scénario et ajuster son portefeuille en conséquence. Soit il s’attend à la poursuite de la baisse et à un changement durable de tendance, soit il considère les événements comme une correction passagère avant une hausse ultérieure. Après ce premier choix, le travail de l’investisseur ne fait que commencer. Comment adapter mon portefeuille? Faut-il modifier les caractéristiques des titres?

Avant de donner la parole à des professionnels ayant des vues différentes des marchés, il faut revenir à une question théorique aux fortes implications pratiques: est-ce utile de modifier un portefeuille après un mouvement significatif? Nombreux sont les investisseurs qui préfèrent ne pas réagir, persuadés que cela ne crée que des frais de transactions. Ils adoptent alors une stratégie d’achat à long terme («buy and hold»). A leur avis, le rendement attendu n’est pas amélioré avec ce processus de rééquilibrage et, quoi qu’il arrive, les marchés reviendront bien à l’équilibre après quelque temps.

La théorie du rééquilibrage des portefeuilles («rebalancing») plaide au contraire en faveur d’adaptations régulières. En vertu de cette dernière, il faudrait vendre les titres qui sont montés et acheter ceux qui ont mal performé pour revenir à l’objectif d’allocation entre actions, obligations et liquidités. La démonstration selon laquelle le rééquilibrage était une réelle source de rendement a été faite par Robert Fernholz et Brian Shay en mai 1982 dans un document intitulé Stochastic Portfolio Theory and Stock Market Equilibrium. Une étude du gérant Intech, la société fondée par Robert Fernholz, publiée récemment, montre que le rééquilibrage est un acte crucial pour préserver les gains de la diversification. L’un ne va pas sans l’autre. Sans rééquilibrage, le portefeuille a tendance à se concentrer sur les titres qui ont le mieux performé, ce qui réduit les avantages de la diversification. De plus, ce processus de «rebalancing» a l’avantage pour l’investisseur d’acheter à un bas prix et de vendre à un niveau élevé. Enfin, il améliore le rendement du portefeuille sur plusieurs périodes, à l’inverse d’une stratégie de «buy and hold».

Mais quelle est la réaction des professionnels après la récente baisse? Au sein des investisseurs qui avaient prévu un recul des bourses et s’attendent à une baisse encore plus forte, Jacques-André Monnier, membre de la direction de Cronos Finance à Lausanne, se montre attentiste: «Nous ne pensons pas que le plancher ait été touché. Le gérant vaudois estime que la tendance prochaine des actions dépendra de l’introduction ou non d’une nouvelle vague d’assouplissement monétaire de la part de la Fed: «Un QE4 ou pas de QE4? telle est la question», résume-t-il en langage d’expert. Pour l’instant, la majorité des experts estime pourtant que la Fed réfléchit plutôt à sa prochaine hausse de taux.

En attendant que la banque centrale américaine se décide, «nous maintenons donc beaucoup de liquidités. Dans les actions, nous avons augmenté la part de 2 à 3% pour l’amener à 22%, soit très en dessous de l’allocation stratégique (35%) et, dans les obligations, nous gardons une duration extrêmement courte de 2 ans (elle est de 6 à 7 ans au sein des indices)», explique-t-il.

L’investisseur (ou la banque) distingue entre deux types de composition du portefeuille en fonction de l’horizon. Il s’agit de l’allocation stratégique, établie pour un horizon de 5 ans, et de l’allocation tactique, définie pour 3 à 6 mois. Auprès de Credit Suisse, l’allocation stratégique en actions (pour un mandat privé en francs pondéré) s’élève à 42,5% (contre 32,5% pour les obligations, 5% pour les liquidités et 20% pour les placements alternatifs). Elle est dite «neutre» avec ce pourcentage. En ce moment, considérant les opinions sur les classes d’actifs du comité d’investissement, l’allocation tactique chez Credit Suisse est de 13% de liquidités, 24,5% d’obligations, 42,5% d’actions, 20% de placements alternatifs (hedge funds, immobilier et matières premières).

Comme les actions ont chuté ces derniers jours, les portefeuilles ne correspondent plus à cet objectif tactique. Il conviendrait donc d’acheter des actions pour revenir à cet équilibre. Les professionnels parlent de «rebalancing». «Le rééquilibrage ne doit pas s’effectuer en quelques jours», explique Olivier Müller, stratégiste chez Credit Suisse. Mais il ne sert à rien de trouver le bon moment. Chacun aimerait acheter des actions individuelles ou un panier d’actions au plus bas et vendre au plus haut. Mais c’est illusoire. «L’essentiel consiste à agir avec méthode et à disposer d’un processus d’investissement robuste, consistant et discipliné», ajoute-t-il. Ce n’est que de cette manière que la performance peut être de bonne qualité et bien adaptée aux risques que les investisseurs souhaitent prendre. Parmi les actions qui ont exagérément souffert ces derniers jours et qui sont recommandées à l’achat aujourd’hui, la grande banque cite Adecco, Logitech, Richemont, Novartis, LafargeHolcim, Basilea, Georg Fischer et Ams.

Si l’investisseur détient des fonds de placement équilibrés, le rééquilibrage est en revanche automatique. Il est confié au gérant du fonds. Or, il n’y a pas eu de grands changements tactiques ces derniers jours, selon Olivier Müller. Si ce n’est que la part des matières premières a été revue de négative à neutre après une longue période de performance négative des matières premières. Le pourcentage est ainsi remonté de 3 à 5%.

«Nous pensons qu’il est trop tôt pour modifier l’allocation d’actifs de nos portefeuilles», explique de son côté Paolo Bozzo, coresponsable des investissements auprès du gérant indépendant De Pury Pictet Turrettini, lequel gère 3 milliards de francs d’actifs à Genève. Il indique avoir minimisé l’exposition aux valeurs chinoises dans les portefeuilles, ce marché étant encore immature. Les récentes interventions de la banque centrale chinoise semblent confirmer ses propos. «La banque centrale chinoise conserve cependant des munitions, précise-t-il. Elle a amplement les moyens de débuter un programme de rachat («QE») ou de recapitaliser son système financier.»

Paolo Bozzo reste positif sur les actions. «Aujourd’hui n’est pas un bon moment pour abaisser la quote-part des actions. Mais il est également trop tôt pour se lancer à la chasse aux bonnes occasions et acheter les actions qui ont le plus fortement souffert (telles que les valeurs pétrolières et minières)», fait-il valoir. Il recommande de continuer à privilégier les valeurs européennes et américaines avec une forte exposition domestique au détriment des exportatrices. Malgré les turbulences, le gérant de fortune s’attend encore à un relèvement des taux directeurs américains. Dans ce contexte, pour un client privé basé en francs avec un portefeuille équilibré, il recommande 47% en actions, 30% en obligations, 15% en placements alternatifs et 8% en cash.

Le rééquilibrage du portefeuille est un acte crucial pour préserver les gains de la diversification