Interview de la semaine

«Les réformes bancaires sont malheureusement inachevées»

Christophe Nijdam, secrétaire général de Finance Watch, affirme que huit ans après la crise financière, le système bancaire européen n’est toujours pas à l’abri d’un nouveau cataclysme. Il appelle à une réglementation bancaire plus sévère

Finance Watch est une association créée par des députés européens dans le sillage de la crise financière qui a débuté en 2007 et a dévasté l’Union européenne. Objectif: faire le contrepoids du lobby bancaire au moment où celui-ci oppose de la résistance aux réformes et mettre la finance au service de la société. Christophe Nijdam, son secrétaire général est un ancien banquier. Il plaide pour que la finance se mette au service de la société. A présent, il sert les intérêts d’une infime minorité des riches.

Le Temps: Votre organisation a lancé une campagne d’information visant à changer le système financier. De quoi s’agit-il?

Christophe Nijdam: L’objectif est de créer un tableau de bord de la finance citoyenne, définir un outil collaboratif dans lequel on souhaite que des membres de la société civile nous rejoignent et définissent leur vision en matière de système financier. Deuxième étape: mesurer comment le système financier remplit actuellement les besoins de la société civile. Et enfin, faire des recommandations afin qu’il remplisse la mission ultime qui est de mettre la finance au service de la société. Le projet dépasse notre première ambition qui demeure de faire de Finance Watch un centre d’expertises pour les décideurs politiques européens en termes de régulation post-crise. Ce travail se poursuit, mais nous devons aussi aller plus loin.

Dans la même optique, une étude de deux ans portant sur la représentation de l’intérêt général dans le secteur bancaire s’achèvera et ses recommandations seront présentées dans le cadre d’une conférence début décembre 2016. Dans les causes de la crise, il y a notamment le dérapage sur les vingt dernières années, lié non seulement à une dérégulation financière, mais aussi à des problèmes de gouvernance de la finance qui s’est mise à tourner sur elle-même.

– Qu’entendez-vous en disant que le système financier ne remplit plus sa mission?

– La finance de ces vingt dernières années a perdu de vue son objectif principal: être un outil efficace d’amélioration du niveau de vie du plus grand nombre d’êtres humains Elle a perdu sa finalité humaniste lorsqu’elle a commencé à tourner pour un tout petit nombre de «happy few» à partir du milieu des années 90. Cela s’est matérialisé par l’hyper financiarisation de l’économie dont le pire exemple est le marché des dérivés.

Initialement il y avait un besoin pour assurer des risques financiers réels. Par la suite, le marché des dérivés s’est hypertrophié. Au moment de la faillite du hedge fund LTCM en septembre 98, les montants notionnels des dérivés représentaient trois fois la taille du PIB mondial. Lorsque la crise a frappé en 2008, le marché dérivé atteignait dix fois la taille du PIB mondial, bien plus que justifié par la croissance de l’économie mondiale. Des études de la BRI à Bâle, c’est elle qui recense les produits dérivés, ont montré que moins de 10% des dérivés étaient contractés avec des contreparties de l’économie réelle. Ce qui veut dire que 90% sont des opérations qui ont lieu entre établissements financiers…

– Huit ans après la faillite de Lehman Brothers, peut-on dire que les risques systémiques de la planète finance sont maintenant maîtrisés?

– Oui et non, mais plutôt non. Oui dans le sens qu’en huit ans, plusieurs réformes ont été faites, mais elles sont malheureusement inachevées. Par exemple, pour les produits dérivés, on a mis en place des chambres de compensation, ce qui diminue le risque de défaillance de l’un des acteurs qui pourrait à son tour entraîner d’autres défaillances. Mais ces chambres ne vont traiter que deux tiers des volumes, laissant encore un vaste champ de mines pour le risque systémique lié aux dérivés. Regardez le cas de la Deutsche Bank. Il n’est pas normal que huit ans après la chute de Lehman, les reformes mises en place ne puissent pas éviter les incertitudes actuelles.

C’est un problème très important de par sa taille, beaucoup plus que celui de Lehman à l’époque. Son bilan pèse trois fois plus que la banque américaine, tandis que son hors-bilan en produits dérivés est… soixante fois plus important que Lehman à l’époque. Conséquence: il n’est pas envisageable de laisser la Deutsche Bank faire faillite. Elle est beaucoup plus grosse et le cataclysme qui s’ensuivrait pourrait être beaucoup plus grave. Quand Angela Merkel, la chancelière allemande, dit que l’État n’interviendrait pas pour sauver cette banque, c’est une posture politique digne du «wishful thinking».

– L’UE a mis en place l’Union bancaire pour prévenir de nouvelles crises. Peut-on dire que les banques sont plus solides aujourd’hui qu’avant 2008?

– Non. L’Union bancaire prévoit trois piliers qui étaient présentés il y a plus de quatre ans comme la panacée à la crise bancaire. Dont le Mécanisme de supervision unique qui a permis à la Banque centrale européenne de passer au crible 130 grandes banques de la zone euro avant d’en assurer la supervision. Le contrat est à moitié rempli pour le Mécanisme de résolution unique, par manque de financement du fond de résolution. Le nouveau système de garantie de dépôts nationaux est une bonne idée.

Mais il n’y a pas de solidarité d’un pays à l’autre qui soit prévue avant 2024. Ce qui veut dire que si dans un pays, la garantie de dépôts est insuffisante pour couvrir une large défaillance, les déposants ne seraient pas à l’abri. L’Allemagne, Etat membre de la zone euro, y est opposée. Du son point de vue, une garantie des dépôts serait une façon détournée de mettre en place un Mécanisme de solidarité européenne dont elle ne veut pas, tout comme elle n’a pas voulu du projet d'émettre des euro-obligations, les fameux «Eurobonds». Nous avons ainsi une Union bancaire qui est bancale et incomplète.

– Les banques ont aussi augmenté leurs fonds propres…

– Mais il n’en demeure pas moins que certaines d’entre elles restent très affaiblies par rapport à 2008. Parce qu’à la suite de la crise bancaire, il y a eu une crise économique dont on n’est toujours pas sorti. Ce qui du coup pénalise les bilans bancaires, alourdis par des créances douteuses. Avec une croissance économique très molle, beaucoup d’entreprises, notamment des PME, ont des difficultés à rembourser leurs crédits. Ainsi, les créances douteuses ont triplé dans l’Union européenne, passant de 1,5% des crédits accordés en 2007 à 5,7% début 2016. En Italie, elles atteignent 17%, 47% en Grèce. L’absence de croissance est éreintante pour les banques.

– L’exigence du Comité de Bâle de renforcer davantage les fonds propres des banques ne les fragilise-t-elle pas davantage?

– Certainement pas, au contraire du discours distillé en boucle par le lobby bancaire. Les banques argumentent que l’augmentation des fonds propres réduit leur capacité à prêter à l’économie. Ce qui est vrai, c’est que pour pouvoir bien prêter à l’économie, il faut avoir suffisamment de fonds propres. C’est lorsque les banques n’en ont pas suffisamment qu’elles se retrouvent en situation de fragilité et ne peuvent plus prêter du tout. Il faut avoir des banques avec suffisamment de fonds propres pour faire face aux chocs conjoncturels. L’argent des fonds propres n’est pas stérilisé dans des coffres-forts. Juste avant la crise, certaines grandes banques systémiques avaient un niveau de fonds propres de 1,5% de la taille de leur bilan. La réglementation demande de monter à 3%, ce qui reste insuffisant de notre point de vue.

– La stratégie de la Banque centrale européenne de baisser les taux d’intérêt à un niveau plancher, ne se fait-elle pas au détriment de la santé des banques?

– La BCE est entrée dans cette politique monétaire d’injection de liquidités et d’assouplissement monétaire non pas de son plein gré, mais pour éviter l’effondrement du système qui était la conséquence de la crise bancaire. C’est étonnant de voir les banques se plaindre de ces mesures qui ont été mises en place pour sauver tout le système. Autrement dit, c’est stupéfiant de les voir se prévaloir de leur propre turpitude par rapport à la politique monétaire de la BCE. Celle-ci représente néanmoins deux problèmes.

En premier, il crée un nouveau risque de perte en capital quand les taux remonteront. Plus le taux est bas, plus la sensibilité à une hausse est forte. En période normale, sur une obligation à trente ans, si le taux d’intérêt passe de 5 à 6%, cela implique mécaniquement une perte en capital de 14%. Pour un coupon passant de 0 à 1%, la perte est de 26%. L’autre objectif de la BCE était de relancer l’économie. Force est de constater que la croissance n’est toujours pas au rendez-vous car il y a un manque de confiance dans l’avenir.

– L’UE mise sur l’Union des marchés de capitaux pour mobiliser des fonds et relancer l’économie. Vous y croyez?

– Nous sommes dubitatifs. D’une part, parce que c’est l’un des projets fondateurs de l’UE – le traité de Rome en 1957 prévoyait déjà un marché unique des capitaux – mais cinquante-neuf ans plus tard, nous n’y sommes toujours pas. L’idée est revenue sur la table à plusieurs reprises et il ne s’est rien passé à chaque fois. Début 2015, la Commission l’a ressorti dans le sillage de l’Union bancaire, qui elle-même n’est pas achevée.

– Pourquoi cette idée n’a-t-elle pas décollé?

– Il y a trois obstacles qui sont liés à la construction européenne. On n’a pas un droit unique des faillites en Europe. On n’a pas de règles communes pour la fiscalité des entreprises et des investisseurs. Enfin, c’est la différence des cultures et des langues qui a freiné. Pour traduire dans les faits cette Union des marchés de capitaux, il faudrait, par exemple, qu’un investisseur espagnol puisse acheter une action ou une obligation d’une entreprise grecque ou allemande, mais pour ce faire, faut-il encore qu’il puisse lire un prospectus dans sa langue.

Aux Etats-Unis, l’anglais est la langue commune. En Europe, il y a 23 langues différentes. Puis il faut aussi une culture de prise de risque commune en Europe. Entre le Nord et le Sud, l’aversion au risque n’est pas la même. Ces obstacles freinent la construction européenne, et non pas seulement le Marché unique des capitaux.

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