Alors qu'autrefois la Suisse était considérée comme un Etat modèle se distinguant par son degré élevé d'autoresponsabilité, elle s'est transformée depuis en un Etat pourvoyeur. Ce jugement paraîtra peut-être draconien. Pourtant, plus je passe de temps dans l'exercice de ma fonction de conseiller fédéral et plus je dispose de documentation, plus sévère devient mon verdict. […]

On prétend que l'Etat fait des économies, réduit ses dépenses, se serre la ceinture. D'autres parlent d'«économies à outrance» et d'«Etat affamé». Mais quelles sont les économies que fait l'Etat? Est-ce que, par rapport à l'an dernier, les dépenses sont à la baisse? Quelqu'un fait courir le bruit que la Confédération diminue ses dépenses. Et tout le monde répète la même rengaine. Passons maintenant à la vérité toute nue. Il est prévu pour ces prochaines années une augmentation des dépenses de 10%. En dépit de tous les programmes d'allégement! Les dépenses de l'Etat n'ont pas été et ne seront pas réduites. […]

Se pourrait-il qu'ils soient toujours plus nombreux, ceux qui ne peuvent résister aux atours de l'Etat providence? Et ce jusque dans les couches professionnelles les plus favorisées, jusqu'au sommet de la hiérarchie politique et économique? En sommes-nous déjà au stade où l'on préfère s'inquiéter de la manière de se faire entretenir par l'Etat, ou plus précisément par la collectivité, plutôt que de s'employer, en autoresponsable, à améliorer son quotidien? […]

Je suis effaré par le peu d'attentionque l'administration fédérale accorde aux coûts engendrés

Voilà bientôt dix mois que j'exerce la fonction de conseiller fédéral. Souvent il a été question au Conseil fédéral de diminution des dépenses, mais seulement pour corriger vers le bas les projets actuels. Logiquement, le gouvernement a même fait de l'assainissement du budget de la Confédération la première priorité de son programme législatif. Pourtant une véritable réduction des dépenses n'est toujours pas en vue. Au contraire: certaines dépenses ont diminué, mais d'autres, par contre, ont augmenté, alors que, parallèlement, de nouvelles recettes et de nouveaux impôts ont été décrétés. Les décisions majeures restent encore à prendre!

Quel regard pose l'ancien entrepreneur que je suis sur l'administration fédérale? Je suis effaré par le peu d'attention que l'administration fédérale accorde aux coûts engendrés. Un calcul des coûts n'existe pas, et l'on ignore tout du prix de revient d'une prestation particulière fournie par l'Etat. […]

J'espère que la réforme ambitionnée de l'administration, qui commence actuellement, apportera rapidement une solution concrète aux calculs des coûts, au funeste droit du personnel de la Confédération (la dernière révision a surtout supprimé les obligations découlant du statut de fonctionnaire, tout en maintenant l'essentiel des droits acquis) et à la gestion des coûts. Une prise de conscience des coûts de revient est vitale pour la Suisse, afin que l'on se rende compte des réalités. Je suis par ailleurs convaincu de la nécessité d'élaborer un paquet de mesures rigoureuses d'abandon des tâches et des dépenses. En l'occurrence, je crois qu'il appartient à l'Etat d'orienter son action sur celle des entreprises économiques. Ce n'est pas agréable. Mais nous n'avons d'autres alternatives que de signaler ces sujets tabous et de les expliciter.

L'économie a perdu tout courage de s'engager

Nous pourrions dire la même chose au sujet de la compétitivité: les redevances et les impôts décidés par l'Etat au moyen d'une densité réglementaire et de mesures bureaucratiques constituent un obstacle majeur à la progression de notre économie. […] D'une manière générale, la politique avance peu dans le domaine des finances et de l'économie.

Dans une démocratie directe, la voix de l'économie est décisive en matière de politiques financière et économique. Mais où est cette voix? […] Le comportement des associations (patronales, ndlr) responsables est en totale contradiction avec les plaintes de leurs membres. Bien sûr, ces associations publient de belles brochures, illustrées en couleur, au vocabulaire choisi, prônant une politique mesurée en matière de dépenses et de fiscalité. Mais dès qu'il s'agit de devenir plus concret, les belles paroles s'envolent.

Par ailleurs, il me semble que l'économie a perdu, suite à l'échec de la votation sur le paquet fiscal et l'AVS, tout courage de s'engager pour ses objectifs. La Suisse n'a pas besoin d'une économie qui préfère passer des alliances avec le parlement, le Conseil fédéral et les médias dans le but de constituer des majorités plus sûres en faveur de nouvelles aventures dans le domaine de la politique des finances et d'un activisme onéreux en politique étrangère. Au lieu que les fonctionnaires des associations économiques se plaignent dans la presse de boulevard gauchiste sur le style des campagnes de votation, ils feraient mieux de s'engager pour le succès d'une place financière suisse.

Le taux des étrangers actifs a massivement diminué

[…] Un autre sujet à traiter dans ce contexte concerne le problème des étrangers. […] En se penchant de façon approfondie sur la question, on remarque que la politique des étrangers est de moins en moins axée sur les besoins économiques de la Suisse. Le taux des étrangers actifs par rapport à celui des années 70 a massivement diminué. Le nombre des personnes actives parmi les immigrés a, depuis 1990, diminué, passant de 53,4% à 30,2%. Ce constat est également en relation avec la composition des migrants qui s'est sensiblement modifiée ces dernières années. En vertu de nombreuses lois et accords (regroupement familial, mariage, migration relevant de l'asile), la Suisse n'est plus apte, et ce, depuis longtemps, à déterminer la qualité de son immigration voire même approximativement. Par ailleurs, le nombre d'immigrés ne pouvant s'assumer est exceptionnellement élevé. Ainsi, en dépit des efforts incommensurables d'intégration, un nombre disproportionné d'étrangers accède aux prestations sociales (p. ex. assistance sociale, rentes AI, caisse de chômage). La part des étrangers au chômage se monte à l'heure actuelle à 40%. Environ deux cinquièmes des nouveaux bénéficiaires de l'AI sont des étrangers. Une rente sur sept est versée à l'étranger.

Un constat similaire ressort d'une étude sur la réalité de l'immigration en Allemagne. D'après l'Institut munichois Ifo, un immigré moyen, qui ne séjourne pas encore depuis dix ans sur le territoire, perçoit année après année 2400 euros de l'Etat, c'est-à-dire plus qu'il ne peut lui en reverser sous la forme d'impôts ou de taxes. «Si l'on extrapole ce chiffre pour une famille de cinq personnes, cela donne la somme de presque 120 000 euros dans le courant des dix années. L'immigré devrait donc vivre plus de vingt-cinq ans en Allemagne pour pouvoir, pendant toute la période donnée, fournir davantage à l'Etat que ce qu'il a perçu. Précisons à cet égard que 80% des immigrés retournent plus tôt dans leur pays (ou meurent).» (NZZ du 8.7.2004)

Il est vraiment désagréable de parler de ces choses. Mais si nous ne le faisons pas, nous ne résoudrons les problèmes en aucune manière. Aborder la problématique des étrangers et de l'asile n'est pas actuellement très prisé. Mais alors comment peut-on rectifier le tir, lorsque celle-ci ne peut même pas être débattue publiquement? […]

Les problèmes ne seront résolus que si on ne les occulte pas. En les nommant et en assumant nos propres responsabilités, nous y gagnerons considérablement. La clé de la solution s'appelle «assumer ses responsabilités». […]

La Suisse ne doit certes pas supprimer son fédéralisme compétitif, mais renforcer tout ce qui relève des cantons et des communes. C'est pourquoi peu de dirigisme étatique et le moins possible d'Etat au niveau national en constituent les enjeux. En revanche, il faudra accorder une autonomie élargie aux cantons et aux communes concernant les questions financières et fiscales, ce qui signifie qu'il n'y aura pas d'égalité au niveau des conditions de vie. Celui qui aspire à cette illusion aux frais du fédéralisme et de la compétitivité, menace l'ensemble du bien-être, viole inutilement les libertés et affaiblit la responsabilité de soi.

Est-ce que la Suisse peut relever ces grands défis? Je dois malheureusement répondre par la négative. La condition sine qua non serait de faire éclater au grand jour les problèmes sans ménagement et d'avoir la volonté de les régler. Il faudra donc s'y atteler.

L'allocution a été retitrée et éditée par la rédaction.