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Reto Wittwer, ancien directeur exécutif du groupe Kempinski, rencontré à Genève jeudi 16 mars 2016. 

Hôtellerie

Règlement de comptes aux palaces Kempinski: l'ancien directeur raconte

La plus ancienne chaîne de gestion hôtelière d’Europe a tenté d’assassiner professionnellement son ex-président-directeur général Reto Wittwer. Mais l’arme s’est retournée contre le groupe. Entretien exclusif avec le Zurichois de 67 ans, aujourd'hui réhabilité

Serein, Reto Wittwer commande une Ovomaltine chaude, qu’il boit avec précaution. L’ex-directeur exécutif du groupe Kempinski, doyen respecté de l’industrie hôtelière, nous reçoit dans un établissement sans charme du quartier des Eaux-Vives à Genève. «J’ai donné près de 20 ans de ma vie à Kempinski. Bien sûr, j’ai été choqué et en colère quand le groupe m’a accusé publiquement de gestion déloyale. Mais les responsables de cette cabale ont été sanctionnés et mon honneur rétabli. Je n’ai aucune rancœur envers mon ancien employeur», explique le Zurichois de 67 ans, qui vit à Paris.

Son témoignage exclusif éclaire – enfin – une affaire qui a déstabilisé ces quatre derniers mois le milieu très fermé des palaces lémaniques.


Lire aussi: L’ex-PDG du groupe Kempinski est lavé de tous soupçons

Jeudi 30 octobre 2014: Kempinski Hotels annonce le départ à la retraite «bien méritée» de Reto Wittwer, saluant de façon élogieuse la qualité du travail fourni durant ses 19 ans de services. Un an plus tard, quasi jour pour jour, le groupe d’hôtels de luxe, dont le siège opérationnel se trouve à Genève, porte plainte pénale contre son ex-responsable. Une volte-face surprenante, dans laquelle Kempinski dénonce de «graves manquements professionnels et de fraude, à l’issue d’une enquête interne approfondie». Le groupe accuse publiquement Reto Wittwer d’avoir détourné six millions de francs.

Choc dans la profession

Moulé dans un costume bleu marine, Reto Wittwer explique, en réajustant sa cravate à motifs rouges assortie à sa pochette, que le montant incriminé correspond à des commissions versées à un rapporteur d’affaires allemand, Klaus Reinke. Ce dernier avait permis d’ajouter cinq hôtels supplémentaires au portefeuille de Kempinski, mais il est décédé avant l’échéance de son contrat.

«Sur son lit de mort, il m’a prié, ainsi qu’à mon responsable pour le Moyen-Orient, de continuer à payer ses redevances dues à son fils Nicolas, alors âgé de 19 ans», indique Reto Wittwer. Pour respecter ces dernières volontés, ce dernier crée en 2004 une société au nom du jeune homme, avec l’aide des services juridiques de Kempinski. «Formellement, je figurais en tant que directeur de cette entité destinée à accueillir la rente de feu Klaus Reinke. Mais on m’a accusé, fin 2015, d’en être le véritable destinataire.» Reto Wittwer ne mettra pas plus de quelques jours pour apporter la preuve formelle du contraire à la justice genevoise, démontrant que Kempinski avait orchestré de toute pièces son dénigrement.


Le Zurichois revient de loin. Quelques semaines plus tôt, le groupe précisait par voie de communiqué que son ex-directeur exécutif avait agi de «manière délictueuse, évitant les processus de contrôle interne, y compris pendant les périodes où Kempinski avait été contraint de procéder à des coupes budgétaires et d’engager des plans d’économie drastiques sur les coûts de la main-d’œuvre.» Et son nouveau directeur opérationnel, Alejandro Bernabé, d’enfoncer le clou: «Tous nos collaborateurs et partenaires ont été cruellement trompés par quelqu’un en qui la société avait pleine confiance. Les hautes responsabilités assumées par la direction et les valeurs fondamentales sur lesquelles nous avons soigneusement construit notre activité ont été délibérément bafouées dans la poursuite du profit personnel et du gain illicite.»

«On avait détruit mon nom, j'ai été humilié»

Ces propos chocs tenus fin 2015 ont suscité l’émoi au sein de la communauté hôtelière suisse et au-delà. Reto Wittwer, 40 ans de métier au compteur, est en effet connu comme le loup blanc dans la profession. «J’étais sur le point d’organiser une conférence de presse pour annoncer, avec mes partenaires financiers à Dubaï, le lancement de mes nouvelles sociétés de services dans le domaine hôtelier. Tout était prêt lorsque l’affaire a éclaté. Cela a été un coup de massue, se souvient le routier des palaces qui, les semaines qui suivent, décide de riposter avec une plainte pour diffamation. Du jour au lendemain, on avait détruit mon nom. J’ai été humilié lorsque mon banquier m’a éconduit pour un crédit en raison de cette mauvaise publicité.»


Kempinski précise alors avoir «commencé à soupçonner M. Wittwer de fautes professionnelles en 2014 déjà, ce qui avait conduit à son licenciement immédiat». Un calcul machiavélique, dénonce le principal concerné, qui était jusqu'à aujourd'hui condamné au silence en raison d’une clause de confidentialité.

«Mon éviction n’avait aucun lien avec des soupçons de gestion déloyale. Elle découle d’un conflit personnel avec le président, Michael Selby», assure Reto Wittwer.

Longtemps sur la même longueur d’ondes, les deux hommes caressaient le projet de se retirer des affaires en même temps. «L’idée était de vendre nos participations dans le groupe, pour encaisser ensemble l’argent correspondant à nos contributions respectives à la création de valeur au sein de l’entreprise», précise-t-il. C’est en cours de processus qu’est survenue la rupture entre les deux hauts cadres. «Nos vues quant à la nature d’un éventuel repreneur ont fini par s’opposer diamétralement», regrette le Zurichois d’origine, contraint alors de quitter l’entreprise.

Fini le projet d’empocher leur trésor de guerre? Au contraire, Michael Selby aurait cherché à s’en attribuer la seule propriété. «Une vente sérieuse se profilant à l’horizon, mon simple départ ne suffisait pas. Pour me déposséder de ce pot commun, il fallait aussi que le président de Kempinski me décrédibilise, en invoquant par exemple un comportement criminel», souligne-t-il.

Rétropédalage du groupe


Mardi 1er mars 2016: à l’issue d’un bras de fer de quatre mois, le groupe hôtelier international accepte finalement de publier un mea culpa, rétablissant l’honneur de Reto Wittwer. Les négociations secrètes se sont déroulées un mois plus tôt dans l’une des pièces les plus discrètes du Kempinski de Genève. A l’issue des tractations, Michael Selby a été forcé de «démissionner» de ses fonctions avec effet immédiat. Selon nos informations, le groupe doit organiser une Assemblée générale extraordinaire ces prochaines semaines, pour décider de la stratégie à suivre, sachant que l’image de Kempinski a subi un sérieux préjudice suite à l’affaire.


Interpellés au sujet du sort de Michael Selby, les services de communication du groupe se sont refusés à tout commentaire. Et qu’en est-il d’Alejandro Bernabé, nouveau directeur général et supposé complice du désormais ex-président du groupe? «M. Bernabé n’a pas été licencié. Il est actuellement en vacances», résume une porte-parole de Kempinski Hotels à Genève. Le successeur de Reto Wittwer à fin 2014 est, pour être exact, en congé depuis six semaines. Un fait extrêmement rare pour un haut cadre dirigeant, en particulier dans l’industrie hôtelière. Sa mise à l’écart définitive ne serait qu’une question de temps.


Un roi ne s’excuse pas

De l’accord à l’amiable signé avec son ex-employeur et des éventuelles compensations financières qui en découlent, Reto Wittwer ne dira en revanche rien. «Kempinski Hotels a honoré ce qu’il me devait», résume le doyen des hôteliers.

Les termes de l’arrangement extrajudiciaire prévoyaient un démenti public de la chaîne d’établissements de luxe. «L’ex-CEO du groupe est réhabilité et tous les différends sont réglés», titrait alors Kempinski dans un communiqué officiel diffusé il y a environ trois semaines.

Au lieu d’excuses en bonne et due forme, la société s’est contentée de qualifier de «malheureuses» ses allégations de novembre passé, ajoutant que ses propos «n’auraient jamais dû être proférés». Une pudeur dans la formulation qui s’explique peut-être par le fait que les propriétaires du groupe, le fonds souverain de Thaïlande (techniquement, les sujets du roi Rama IX détiennent 86% du groupe) et un couple gravitant dans les plus hautes sphères du pouvoir à Bahreïn (14%), peuvent au mieux regretter les erreurs commises, mais ne demandent en principe jamais pardon ouvertement.

«Les deux hauts responsables thaïlandais, ainsi que leur homologue bahreïni [ndlr: des émissaires des actionnaires] qui se sont déplacés à Genève début février se sont excusés de vive voix auprès de moi, réalisant qu’ils avaient été dupés par leurs responsables», relève toutefois Reto Wittwer.

A présent que le conflit a été enterré et que les purges en cours au sein du groupe Kempinski se poursuivent, l’emblématique ex-directeur exécutif peut-il espérer réintégrer son ancienne fonction? «Je suis particulièrement attaché à cette marque, dont je connais la valeur. Le cas échéant, je serais heureux de contribuer à son expansion», conclut Reto Wittwer. L’enseigne employant 25 000 salariés dans le monde a tutoyé la faillite à plusieurs reprises, jusqu’à la fin des années 1990. Le groupe a depuis redressé ses comptes, générant 1,27 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2014.


Dates clés de l’affaire

Novembre 2015. Plainte pénale contre Reto Wittwer, qui riposte pour diffamation. Kempinski révèle que ses soupçons de malversations datent de fin 2014.

Début décembre 2015. Les deux parties sont entendues par le juge Marc Tappolet à Genève.

Janvier 2016. Procédure civile, à laquelle Kempinski tentera de se dérober. Le groupe se réunit en cellule de crise à Bangkok.

2 février 2016. Tractations secrètes à l’hôtel Kempinski à Genève, pour éviter une confrontation agendée le 20 février par la justice genevoise.

1er mars 2016. En vertu d’un accord à l’amiable, Kempinski publie un démenti formel.

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