«L’activité croissante des fonds d’investissement entre 2006 et 2008 n’a pas causé de bulle sur les marchés à terme des matières premières.» Enoncé par l’Américain Scott Irwin – figure de proue de l’économie agricole –, ce constat sans appel semble faire voler en éclats les suspicions ayant entouré ces marchés il y a deux ans. Publiée jeudi dernier sous l’égide de l’OCDE, l’étude de ce spécialiste de l’Université de l’Illinois et de son collègue Dwight Sanders déboule également avec fracas dans le débat visant à limiter l’influence des institutions financières sur les marchés alimentaires.

Un débat d’une actualité brûlante alors que, vendredi dernier, sénateurs et représentants américains se sont entendus sur les deux milles pages du plus important tour de vis réglementaire imposé à Wall Street depuis les années trente. Attendant le vote du Congrès, ce projet de loi vise notamment le rôle des grandes banques sur les marchés des produits de base. Et pourrait les forcer à se séparer de certaines de leurs activités de «trading» sur les hydrocarbures, les grains ou les minerais.

Retour en 2008. Déclenchant des émeutes de la faim dans plusieurs métropoles du Sud, l’envolée des cours agricoles avait attiré l’attention sur l’activité financière sur ces marchés. En particulier sur un type précis d’intervenant: les véhicules dits indiciels, par le biais desquels les institutions financières – mais aussi les simples épargnants ou les futurs retraités – achètent des produits de base afin de profiter de leur appréciation. Des véhicules dont les achats sont orchestrés par les banques d’affaires, via des opérations de gré à gré échappant à tout contrôle.

A l’issue de son long travail statistique, Scott Irwin conclut pourtant que ces fonds indiciels «n’ont pas causé de bulle sur les marchés à terme». Pour lui, «contrairement à la vision populaire […] certains éléments laissent à penser que [leur] activité accrue a réduit la volatilité de ces marchés». L’envolée des cours de 2008 refléterait donc des facteurs bien réels: crainte de récoltes trop faibles, de pénurie face aux besoins accrus de biocarburants.

L’argument massue de cette étude? Au fil du temps, l’influence de ces achats spéculatifs s’est certes accrue. Mais l’activité des «industriels» utilisant ces mêmes marchés à terme pour vendre leurs grains – céréaliers, grands négociants – a également redoublé. En proportion, la spéculation n’aurait donc pas explosé. «L’argument est imparable», admet Tancrède Voituriez, chercheur au sein du Cirad, centre français de coopération agronomique. Avant de rappeler néanmoins que c’est précisément l’afflux d’acheteurs financiers «qui a créé un risque pour ces vendeurs industriels, qui, craignant que les cours plongent, ont multiplié les ventes à terme». En clair, les fonds n’ont pas directement fait exploser les cours. Mais ils ont mis en effervescence l’ensemble des marchés, permettant à tout élément inattendu – comme une prévision de récolte décevante – de mettre le feu aux prix.

Concluant que les spéculateurs sont «un bouc émissaire» et que les réglementations envisagées «ne régleront en rien le problème supposé des prix élevés», l’étude de Scott Irwin vient apporter de l’eau au moulin des opposants à une limitation de l’activité financière sur les produits de base. Bunge, le géant mondial des huiles végétales, a rappelé la semaine dernière, lors d’une conférence à Londres, que «les spéculateurs fournissent la liquidité sur le marché dont les fermiers ont besoin». Un tour de vis dont s’est même inquiété mercredi dernier la FAO. Très critique en 2008 vis-à-vis de la spéculation sur les marchés, l’agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a certes estimé «souhaitable» une «certaine régulation des marchés à terme de produits alimentaires». Dans une note de synthèse, elle n’en souligne pas moins que «la limitation – ou l’interdiction – des transactions spéculatives puisse faire plus de mal que de bien».

Même la FAO estime que la limitation des transactions spéculatives pourrait «faire plus de mal de que bien»