L’émoi suscité par les rémunérations des grands patrons – en particulier ceux des établissements bancaires – ne s’estompe pas. Samedi encore, sur les ondes de la radio publique alémanique, la présidente de la Confédération Doris Leuthard a critiqué les sommes versés aux dirigeants d’UBS pour 2009. De quoi à nouveau relancer le débat sur la réforme, très suivie, des «bonus».

«Il n’est pas satisfaisant que la Finma doive réglementer les modèles de fixation des rémunérations dans le secteur financier. Nous faisons fausse route dans le domaine de la réglementation de la gouvernance des entreprises, tous secteurs confondus. Il faut changer de direction.» Membre du conseil d’administration de la Finma – le gendarme suisse de la finance – professeur de droit à l’Université de Genève et avocate, Anne Héritier Lachat plaide pour une refonte du corpus réglementaire. «Nous devons davantage pousser l’adoption de comportements éthiques par les managers», juge-t-elle.

Elle s’appuie sur un constat dressé par Rajna Gibson, professeur de finance à l’Université de Genève et directrice du Geneva Finance Research Institute. «Il existe d’autres manières pour calculer les rémunérations des dirigeants d’entreprises que la maximisation du profit personnel à court terme. Les individus qui s’appuient sur l’éthique et l’honnêteté personnelle sont moins tentés de manipuler les chiffres de leurs entreprises pour leur bénéfice personnel», affirme l’ancienne présidente du pôle national de recherche sur le risque en finance, qui se base sur une étude menée l’automne dernier.

Anne Héritier Lachat et Rajna Gibson défendront leurs conclusions jeudi lors d’une conférence publique à l’Université de Genève après les avoir développées pour Le Temps. Les deux professeurs déplorent le «dérapage» qu’entraîne la course aux rémunérations personnelles. «Malgré tous leurs efforts, les autorités de régulation ne parviennent pas à endiguer le phénomène», regrette l’avocate.

L’imposition de principes internationaux pour limiter l’explosion de bonus indus, comme l’obligation d’aligner le montant des rémunérations aux risques pris et de ne distribuer celles-ci que sur plusieurs années, débouche souvent aussi sur des effets non désirés. «Les parts fixes des salaires augmentent, de même que leurs parts en liquide au détriment des celles en actions, devenues plus encadrées», note-t-elle. Ainsi, les responsables parviennent à maintenir leurs salaires en dépit des contre-performances de leurs entreprises.

La tentation des patrons ne vient pas uniquement de leur désir de maximiser leur profit immédiat, mais aussi de faire bonne figure auprès de leurs semblables. «Le système actuel est perverti par la transparence sur les seuls montants imposée aux entreprises cotées, information qui conduit leurs dirigeants à se marquer mutuellement», estime l’avocate.

Dans un article publié en juin 2006, elle plaidait pour la publication par les entreprises des principes fondant les rémunérations. «Cette voie devrait inciter à une réflexion à plus long terme et bannir à la fois les effets d’annonce liés à certains bonus, respectivement à certaines rémunérations indécentes et une concurrence rampante entre les sociétés concernées», écrivait-elle. La solution ne viendra donc pas d’un surcroît de transparence des divers montants alloués.

Elle ne viendra pas non plus du plafonnement des rémunérations. Aucune étude académique, affirment Anne Héritier Lachat et Rajna Gibson, ne préconise de maximum optimal ou d’écart idéal entre les extrêmes au sein d’une même entreprise.

En revanche, les valeurs morales des dirigeants d’entreprises doivent être soutenues, jugent les deux professeurs. Deux méthodes sont à disposition. Les entreprises doivent privilégier le recrutement de cadres dirigeants qui s’appuient sur de forts systèmes de valeurs fondés sur l’éthique et l’honnêteté.

Les conseils d’administration doivent prendre davantage leurs responsabilités en édictant des règles claires au sein des entreprises pour valoriser les comportements adéquats. Par exemple, en accordant plus de poids aux fonctions de mise en conformité (compliance) et de contrôle interne. «Elles sont actuellement mal valorisées, alors que les contributions des traders sont surestimées», note Anne Héritier Lachat.

Aux yeux des deux professeurs, les régulateurs doivent imposer de nouvelles règles qui sanctionneront les conséquences de décisions prises en fonction de l’avantage immédiat des dirigeants au détriment de l’intérêt à long terme de leurs entreprises. Ce modèle est déjà suivi par les régulateurs internationaux qui élèvent les exigences de fonds propres imposées aux banques pour leurs activités les plus risquées.

Les actionnaires doivent faire entendre leurs voix. C’est le cas en premier lieu des institutionnels, dont les stratégies d’investissement à long terme ont tout à gagner d’un réalignement des entreprises. «C’est à eux d’exiger ce genre de règles, même s’ils ne se sont pas encore suffisamment exprimés jusqu’à maintenant», ajoute Anne Héritier Lachat.

Effet non désiré des tentatives de réforme, «les parts fixes des salaires augmentent»

Les fonctions de mise en conformité et de contrôle interne sont «mal valorisées»