Pitié pour les créditeurs et les anciens clients de Lehman Brothers! Un an après la faillite de l’établissement, très peu ont touché le moindre centime. Et le processus devrait prendre encore plus d’une décennie, selon les administrateurs de l’entité européenne.

Dans une interview au Temps, Tony Lomas et Steven Pearson, les deux administrateurs de Pricewa­ter­houseCoopers, qui ne sont chargés que de l’entité britannique (ancien siège européen du groupe), révèlent l’incroyable complexité de l’affaire.

«Quand nous sommes arrivés, l’entité n’avait pas d’argent, nous ne savions pas qui faisait quoi, ni même à quel étage les collaborateurs étaient installés», rappelle Steven Pearson. Résultat, jusqu’à Noël dernier, les deux administrateurs ont travaillé sept jours sur sept, tentant de mettre en place une structure pour démêler les milliards de transactions dont ils avaient hérité.

Un an après, grâce au travail de 500 anciens de Lehman Brothers conservés pour démanteler la banque, les grandes lignes de ce qu’il reste à faire se dessinent.

La patience paiera

«C’est la règle des 80/20: 80% du travail sera fait dans les 20% du temps total que prendra l’administration», juge Steven Pearson. «Cette première période devrait durer trois ans», précise Tony Lomas. Ensuite, les plus patients seront récompensés: «Les décisions financièrement les plus importantes se prennent à la fin du processus, explique Steven Pearson. Les actions judiciaires se traduisent souvent par un jugement blanc ou noir. Donc, ceux qui ont l’endurance d’aller jusqu’au bout peuvent avoir de vrais gains financiers.» C’est sur cette logique de très long terme que quelques investisseurs commencent à s’intéresser de près à la dette de Lehman Brothers, rachetée à des créditeurs qui ne voulaient pas attendre.

La complexité du processus à venir est bien illustrée avec un exemple d’une petite partie du problème: les 30 milliards de dollars qui appartiennent à des clients de Lehman Brothers Europe se sont soudain retrouvés bloqués le jour de la faillite. Actuellement, 13 milliards ont été rendus à 30 clients… sur un total de 700 clients.

Pour compliquer les choses, environ 6 milliards sur les 30 milliards «européens» ne sont pas à la disposition de l’entité européenne, mais à celle de l’entité américaine. Pire, celle-ci ne gère pas directement cet argent, qui se trouve chez un tiers dépositaire. Il faut donc que les administrateurs de l’ancien siège américain de Lehman Brothers récupèrent ces fonds («ils y sont presque», estime Steven Pearson), puis acceptent de verser les 6 milliards à l’entité européenne, sachant que d’autres filiales lui réclament aussi de l’argent. Le même processus est engagé au Japon, où environ 1 milliard de dollars, appartenant à des clients, est bloqué.

Cet exemple illustre le principal problème de la mise sous administration: alors que l’ancienne banque fonctionnait comme un seul groupe, maintenant qu’elle est en faillite, elle s’est transformée en de nombreuses entités juridiques s’opposant les unes aux autres, chacune dans son pays respectif.

«Or, nous ne pouvons pas conclure les négociations tant que chaque entité n’a pas terminé son travail d’évaluation de ses actifs et défini la somme qu’elle va réclamer, souligne Steven Pearson. Nous sommes dépendants du plus lent.» Et si les administrateurs de l’entité britannique ont conservé un grand nombre d’employés pour tout démanteler, ce n’est pas toujours le cas ailleurs. «A Hong­kong, en Suisse ou au Japon, il n’y a presque plus personne.» Le processus de démantèlement de Lehman Brothers s’annonce donc très long.