Dis-moi ton risque et je te dirai qui tu es. Tel est l'esprit de l'accord de Bâle II, qui différencie plus finement les coûts du crédit en fonction des risques des débiteurs. Finalisé ce week-end, il deviendra réalité le 1er janvier 2007. S'il aura un impact globalement positif pour les banques, qu'en est-il du point de vue des petites et moyennes entreprises (PME) et de leur facilité à obtenir des crédits? «Le nouveau système va mener les banques à courir après les «bons» risques, sur lesquels elles peuvent économiser plusieurs millions, et à fuir les mauvais», craint Pierre-André Bertholet, professeur de management bancaire à la Haute Ecole de gestion de Genève, qui a dix-sept ans d'expérience bancaire à son actif. Il s'exprimait dans le cadre d'un séminaire organisé mardi à Lausanne par Contaplus, spécialiste du recrutement de personnel comptable et financier, en partenariat avec EBIT, consultant indépendant.

La hausse des coûts du crédit pour les PME à la dette de moindre qualité – ce qui n'est pas rare – favorisera celles ayant les meilleurs ratios de fonds propres et les cash-flows les plus solides, estime Pierre-André Bertholet. La tendance, qui s'est manifestée depuis les années 90 déjà chez les grandes banques, mène les établissements créanciers à viser la maximisation du rendement de leurs fonds propres, ou «return on equity» (ROE). Plus leur coefficient de fonds propres sera bas, plus les banques pourront offrir à leurs actionnaires un ROE élevé. La pondération des risques dépend de la notation qu'obtient leur clientèle commerciale auprès des agences de rating internationales (Moody's et Standard & Poor's).

Mais la majorité des PME n'ont pas de notation officielle, n'ayant pas les moyens de se l'offrir, et se verront appliquer une pondération inchangée de 100% (ou 75% sous certaines réserves), selon l'approche standard de Bâle II qu'utiliseront la majorité des banques suisses.

Les entreprises notées, en revanche, pourront obtenir une pondération des risques de 20% (notations AAA et AA-), de 50% (A +/ A-), de 100% (BBB +/ BB-), et jusqu'à 150% (inférieur à BB-) avec la méthode standard. Avec la méthode des ratings internes, adoptée par les deux grandes banques qui ensemble détiennent 50% du marché des crédits aux PME, la différenciation des risques sera encore plus marquée, variant entre 3,5% et… 625%. A ces pondérations correspondront bien entendu les coûts du crédit imputés aux PME, les banques répercutant sur leur clientèle les coûts des fonds propres supplémentaires.

Raréfaction des prêts

Faut-il craindre pour la promotion de l'entreprenariat? Les «mauvais» risques sont parfois ceux d'entrepreneurs créatifs qui manifestent davantage d'audace et dynamisent le tissu économique suisse, largement porté par les PME, estime Pierre-André Bertholet. En décembre dernier, Michel Maignan, responsable des risques de la BCGE, estimait que Bâle II peut encourager les banques à se désengager des activités de promotion du développement économique. Un constat peu réjouissant, d'autant que les PME n'ont pas d'alternative aux banques, selon Pierre-André Bertholet: le capital-risque recherché par les jeunes entreprises ayant d'importants besoins en financement ne saurait se substituer au crédit bancaire; il lui est complémentaire. Quant au marché des capitaux, «à de rares exceptions près, une PME ne peut y avoir un accès direct car sa taille ne le permet pas», juge le professeur.

Il souligne à cet égard l'effet procyclique (voir schéma) que Bâle II amplifiera en raréfiant les crédits justement quand la conjoncture est difficile. Bâle I, ont noté des participants au séminaire, favorisait moins les PME riches et pénalisait moins les mauvais crédits, créant une sorte d'effet de «solidarité», plus stabilisateur pour le tissu économique. Bâle II vise avant tout à stabiliser les marchés financiers, mais les banques seront un peu plus déconnectées de l'économie réelle, a-t-on souligné. Pierre-André Bertholet conclut sur une note positive: «Bâle II va amener – et c'est voulu – les PME à avoir plus de fonds propres. Cela n'est pas un mal, car les PME suisses ne sont pas encore les championnes de la capitalisation.»