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Les déficit de financement des PME actives dans les matières premières ralentit le commerce mondial et accentue les rapports de force entre pays développés et émergents.
© AFP/Adek Berry

Matières premières

«La régulation assèche l’accès au capital des petits producteurs»

Le chaînon manquant de la finance mondiale coûterait 1600 milliards de dollars, principalement aux PME des pays émergents. Un dommage collatéral de la dernière vague de régularisation financière, critique le fonds genevois Inoks Capital

Près de deux fois et demie le PIB de la Suisse, soit 1600 milliards de dollars. C’est le déficit de financement du commerce international, selon la Banque asiatique de développement (ADB). Parmi les plus touchés par ce chaînon manquant de la finance mondiale: les PME des pays émergents, un secteur hors radar tant pour le corporate banking que pour la microfinance.

Si cette «dette» de financement a atteint un tel niveau c’est que la crise des subprimes et la vague de régulation bancaire consécutive ont causé des dommages collatéraux inattendus. Le gestionnaire de fonds de placement genevois Inoks Capital est actif depuis 2004 dans la finance alternative de PME dans les pays émergents qui, notamment, produisent ou transforment les matières premières. Comme chez de nombreux gestionnaires, la crise a laissé des traces. «Il est devenu très dur de lever des fonds entre 2009 et 2012. Nous avons souffert d’un fort taux de remboursements pendant la crise. Mais cela nous a obligés à repenser ce qu’allait pouvoir être la société Inoks 2.0.», explique son directeur financier Ivan Agabekov. Les investisseurs – principalement des fonds de fonds – se retirent, eux-mêmes affectés par la contraction de leurs propres portefeuilles.

51’600 changements réglementaires

Les banques ne sont pas en reste. Elles désinvestissent, elles aussi, le financement des matières premières. Comme le confirme le représentant d’un établissement helvétique, la complexification de la régulation a conduit les banques «à réduire leur exposition dans certaines zones. Poussées par les faibles rendements, les grandes banques ont réduit les risques. Et pour les petites, il est devenu de plus en plus difficile d’être «compliant» (conforme aux règles). Sur place, cela équivaut à priver les gens d’accès aux services bancaires», expliquait-il lors de la conférence «Inside the Commodity Industry» organisée par la chambre de commerce internationale ICC à Zurich.

Les Accords de Bâle III, publiés en décembre 2010, mais également la réforme du marché financier américain (loi Dodd-Frank) ou le règlement européen sur les produits dérivés en 2012 (EMIR) ont diminué la rentabilité des banques, notamment en haussant le niveau de fonds propres exigés ou en augmentant les coûts de la compliance. La tendance s’est même accélérée. En 2011, les banques ont été soumises à 1420 changements réglementaires dans le monde, contre 51 600 en 2015. Soit une moyenne de 200 par jour ouvré, constate une récente étude du Boston Consulting Group.

Autre facteur d’inquiétude pour les banques: la sévérité des autorités américaines. En 2013, BNP Paribas a écopé de 8,9 milliards de dollars d’amende pour avoir – principalement depuis Genève – violé des embargos américains contre Cuba, l’Iran et le Soudan. Globalement, entre 2009 et 2016, 321 milliards de dollars de pénalités et de dédommagements ont été payés au régulateur ou aux clients, calcule le Boston Consulting Group, qui s’attend à une évolution similaire des amendes sur les marchés asiatiques et européens.

Une demande sur deux rejetée

Conséquence: les banques délaissent les niches les moins lucratives. Selon la ADB, 56% des demandes de crédit provenant de PME sont rejetées, contre 34% pour les grandes entreprises ou 10% pour les multinationales. La croissance des investissements dans les pays exportateurs de matières premières a ralenti de 7,1% en 2010 à 1,6% en 2015, selon la Banque mondiale.

«Les banques délaissent le financement de commerce au profit d’activités plus rentable et moins coûteuse en termes de fonds propres comme la banque de détail, constate Ivan Agabekov, d’Inoks Capital. Ce sont désormais les traders qui se profilent sur ces niches.» Les grandes sociétés de négoce se substituent aux banques grâce à leur capacité à lever des fonds. Des crédits qu’elles peuvent ensuite utiliser pour financer de plus petites structures. Cette évolution contribue pourtant encore à accroître la dépendance des pays émergents envers les grandes maisons de négoce.

Une niche à plusieurs milliards

Pour Ivan Agabekov, les capitaux privés et les investisseurs institutionnels représentent une manne intéressante pour le développement de ces pays, notamment à travers le financement d’infrastructures. Le directeur financier d’Inoks Capital cite en exemple l’amélioration du réseau routier dans les régions reculées, le développement d’outils de production ou la transformation et le stockage à disposition des coopératives agricoles. Des structures qui permettent de «diminuer la dépendance envers les moyens de production détenus par les économies développées et d’éviter la fuite des ressources naturelles».

Inoks Capital ne mise pas sur la volatilité du prix des matières premières – contrairement aux maisons de négoce – mais revendique depuis son lancement quelque trois milliards de francs suisses d’investissements dans les acteurs de l’économie réelle. Le gestionnaire d’actifs n’est pas le seul à occuper cette niche. La société genevoise SCCF s’est également spécialisée dans la recherche de financement pour les petites entreprises de négoce avec des lignes de crédit allant de 500 000 à 20 millions d’euros. Se profile également sur ce secteur le groupe EFA, basé à Singapour mais disposant d’une filiale à Genève, qui revendique plus de trois milliards de dollars d’investissement dans 150 sociétés.

Malgré tout, le déficit de financement en infrastructures s’élève encore à 1000 milliards de dollars par an, selon la Banque mondiale. «C’est une goutte d’eau», concède Ivan Agabekov. «Mais cet écart a au moins la vertu d’illustrer quel type d’opportunités s’offre aux investisseurs.»

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