Analyse

La «renaissance» et les nouveaux cauchemars nucléaires

Les images dantesques des réacteurs de la centrale japonaise de Fukushima marqueront à jamais l’histoire du nucléaire, au même titre que personne n’a pu oublier le regard hébété des habitants de la ville de Pripyat, évacués dans l’urgence après l’explosion intervenue dans le complexe atomique de Tchernobyl.

Dans les deux cas, les hommes ont perdu le contrôle d’une puissante machine thermique. Or, leur destruction témoigne de l’extrême fragilité technique.

La catastrophe de Tchernobyl a stoppé net l’expansion de l’industrie nucléaire et entraîné un moratoire. Ce n’est qu’à partir des années 2000 que le monde entier a reconsidéré l’option nucléaire. La Suisse, l’Allemagne, l’Italie, la Suède, la Finlande, le Canada, les Etats-Unis, et tant d’autres pays, n’ont finalement jamais renoncé au nucléaire, même si quelques-uns l’avaient décidé au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl. La flambée du pétrole, la peur de manquer de gaz naturel et l’irruption du débat sur les changements climatiques ont remis en selle une industrie déconsidérée. L’essor des nouveaux pays émergents, Chine, Inde, Brésil, et leur extraordinaire boulimie énergétique semblait avoir annulé un moratoire que les nucléocrates jugeaient dangereux et largement injustifié.

On a pu lire, ici ou là, que le nucléaire était entré dans une phase de renaissance. C’est vrai et faux à la fois. Vrai si l’on additionne tous les projets annoncés (plus de 150) et faux si on replace les chiffres dans leur contexte. Actuellement, l’électricité représente 15 à 18% de l’énergie consommée dans le monde, 25% en moyenne dans les pays fortement industrialisés. La part de l’énergie nucléaire a baissé ces dix dernières années, passant de 18% à 14% et ne représente qu’une petite partie de l’énergie mondiale (2 à 3%). Même en tenant compte des nouveaux projets, sa part devrait au mieux se maintenir d’ici à 2030, selon les scénarios officiels de l’Agence internationale de l’énergie. En comparaison, la production des nouvelles énergies renouvelables (solaire, éolien, etc.) a dépassé en 2010 les capacités nouvelles installées dans le gaz. Et à lui seul, le solaire produit davantage que les nouvelles centrales nucléaires mises en service. La «renaissance» de l’atome est donc très relative et pour tout dire très faible.

Si la question du nucléaire va à nouveau se reposer dans les années à venir avec la vague d’industrialisation, tous les Etats vont devoir réexaminer leur option énergétique à l’aune de la sécurité et des coûts d’exploitation.

A l’évidence, plus aucun projet n’échappera à une analyse approfondie des risques sismiques et opérationnels. Non seulement Fukushima était placée au mauvais endroit, mais ses systèmes de refroidissement étaient très insuffisants et peu sécurisés. La Chine, l’Inde, la Turquie, les Etats-Unis, l’Italie, régions sensibles aux tremblements de terre, vont au-devant de surcoûts importants. Au plan opérationnel, nombre d’exploitants devront revoir les schémas des systèmes de secours externes qui devraient être en mesure de fonctionner, quelles que soient les avaries. Manifestement, la perte de contrôle de la centrale de Fukushima démontre que ce risque n’avait pas été pris au sérieux. Les piscines, qui stockent les barres usagées d’uranium, devront être confinées dans des enceintes comparables à celles prévues pour les réacteurs. Aux Etats-Unis, la discussion a commencé. A lire la presse, plusieurs centrales américaines ne répondent pas aux normes, en dépit de l’alerte déclenchée après les attentats du 11 septembre 2001. Les centrales de IIIe génération, qui ont fait d’énormes progrès en matière de sécurité et entraîné une explosion des coûts de construction, ont-elles anticipé ces nouvelles exigences? Rien n’est moins sûr, à lire la colère du gouvernement français qui se plaint de la concurrence des réacteurs coréens, plus petits, qui ne rempliraient pas les mêmes critères de fiabilité. A l’évidence, les gains réalisés avec la standardisation de la génération III risquent d’être annihilés par les nouvelles exigences réglementaires. Même en escomptant une exploitation sur 60 ans, le kWh nucléaire va prendre l’ascenseur alors même que les énergies renouvelables suivent un chemin inverse. De fait, pour plusieurs années, la transition sera assurée par le gaz naturel dont les réserves sont revues à la hausse.

Jusqu’ici, l’industrie nucléaire songeait à une expansion en deux étapes. La première devait être assurée par les réacteurs EPR (IIIe génération) plus sûrs, puis, à partir du milieu du siècle, par des surgénérateurs. S’ils demeurent intrinsèquement dangereux, ils ont l’immense avantage de brûler une bonne partie des déchets qui plombent le débat sur le nucléaire depuis des décennies. Faut-il sauter une étape? La question va se poser, notamment en Chine qui serait en mesure de développer industriellement la IVe génération.

La rupture technologique, qui pourrait sauver l’honneur de l’atome civil, est peut-être militaire. Il est possible de concevoir des réacteurs totalement différents, dits «à onde de combustion», soit des installations souterraines qui utilisent de l’uranium faiblement enrichi et qui brûlent progressivement l’atome comme la cendre de cigarette consume le tabac. Peu médiatisés, les réacteurs à onde de combustion sont issus des travaux du père de la bombe atomique américaine, le physicien Edward Teller. Techniquement, il s’agit d’allumer une bombe atomique mais dont le processus de fission n’explose pas en raison d’une masse critique trop faible. Ces centrales que l’on imagine de petites dimensions produisent très peu de déchets, en brûlent certains et se pilotent sans intervention humaine. Le milliardaire Bill Gates a annoncé vouloir investir dans cette technologie.

Ce renouveau paraît pourtant très incertain. Les promoteurs des énergies fossiles vont se battre pour sauvegarder leurs parts de marché. Sans une taxe CO2 dissuasive, ni le nucléaire ni les énergies renouvelables n’ont de chance de voir le jour.

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