Gouvernance

Renault, sans Carlos Ghosn, veut garder Nissan

La démission de Carlos Ghosn, toujours incarcéré au Japon, a permis jeudi son remplacement à la tête de Renault. Objectif principal: sauver l’alliance avec Nissan

L’alliance Renault-Nissan survivra-t-elle à la démission de Carlos Ghosn, officialisée ce jeudi, et à son remplacement à la tête du constructeur automobile français par Jean-Dominique Senard, 65 ans, patron de Michelin, qu’il quittera officiellement en mai prochain?

Au-delà de la nomination jeudi de ce dernier, qui assumera les fonctions de président du conseil d’administration de Renault et gouvernera l’entreprise avec l’actuel directeur général, Thierry Bolloré, 55 ans, la question est clairement posée. La descente aux enfers judiciaire de Carlos Ghosn, toujours incarcéré au Japon après deux demandes de liberté conditionnelle rejetées – il s’était engagé par écrit, cette semaine, à demeurer dans l’archipel s’il sortait de prison – s’appuie en effet largement sur des preuves de dissimulations de revenus, dont la justice japonaise n’aurait pas pu avoir connaissance sans la collaboration active de la direction du groupe automobile nippon.

Enchevêtrement de participations croisées

Une direction japonaise avec laquelle Jean-Dominique Senard va devoir négocier l’avenir des participations croisées qui lient le trio Renault-Nissan-Mitsubishi (plus le coréen Samsung Motors et le Russe AvtoVAZ), premier constructeur mondial de véhicules, avec 181 000 employés et 10,6 millions d’automobiles et utilitaires légers vendus en 2017, devant Volkswagen et Toyota.

Ironie du calendrier, le départ formel de Carlos Ghosn et son remplacement immédiat lors d’un conseil d’administration extraordinaire de Renault sont intervenus en plein Forum de Davos, ce cénacle mondialisé où l’ex-patron de Renault avait ses habitudes. Ce changement au sommet de Renault, dont l’Etat français détient toujours 15% du capital (et 22% des droits de vote), était attendu depuis ce week-end, après l’annonce par le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, d’une réforme de la gouvernance de l’alliance au sein de laquelle les Japonais vivaient de plus en plus mal la domination du constructeur au losange.

Preuve du net refroidissement des relations industrielles entre les deux groupes, aucun responsable de Nissan n’était présent lundi lors du sommet Choose France organisé au château de Versailles pour plus d’une centaine de grands patrons internationaux par Emmanuel Macron. Mieux: le représentant de Toyota à cette rencontre était son vice-président français, Didier Leroy, ancien patron de l’usine de Valenciennes-Onnaing, dans le nord, qui produit les modèles Yaris pour une bonne partie du marché européen.

Du côté de Nissan, les changements éventuels attendront. Une assemblée générale extraordinaire est prévue en avril, mais aucun commentaire n’a été fait jusque-là par les dirigeants japonais à la proposition française de placer les deux sociétés – Renault détient 43,4% des actions avec droit de vote de Nissan depuis son entrée dans le capital de l’entreprise en quasi-faillite en 1999, et le géant nippon possède 15% des actions sans droit de vote de Renault – sous le toit d’une même holding.

Nissan veut s'émanciper de la tutelle de Renault

L’actuel homme fort de Nissan, Hiroto Saikawa, avait, dès l’arrestation de Carlos Ghosn dans son jet privé sur le tarmac de l’aéroport de Haneda, qualifié d’«intolérables» les comportements de l’ex-patron, accusé d’avoir dissimulé au fisc nippon près de 18 millions de dollars. Les négociations entre Hiroto Saikawa et Jean-Dominique Senard, chargé en priorité du dossier Nissan, s’annoncent donc compliquées.

Même s’il doit sa survie à son sauvetage par Renault en 1999, au plus fort de la crise financière asiatique, le constructeur japonais supportait de moins en moins la tutelle française. D’autant que ses ventes de véhicules sont nettement supérieures (5,8 millions contre 3,8 millions), que sa capitalisation boursière est le double de celle de Renault (40 milliards d’euros contre 17 milliards) et que l’association avec Mitsubishi en 2016 a renforcé de façon écrasante la part japonaise de l’alliance. Hiroto Saikawa avait publiquement demandé, l’an dernier, que Renault diminue sa part dans le capital de Nissan. Une revendication qui traduisait aussi l’aspiration des dirigeants japonais à jouer les premiers rôles au sein du trio de constructeurs.

Recruté par Renault chez Michelin (comme Jean-Dominique Senard) puis expédié au Japon en 1999 pour remettre Nissan sur pied à force d’économies et de synergies, Carlos Ghosn avait fait de l’alliance sa chose, utilisant aussi la complexité de ce montage financier pour justifier son exil fiscal personnel aux Pays-Bas, où ce patron franco-brésilien-libanais payait ses impôts. Sa dernière grande décision avait été d’imposer en 2017 un nouveau plan de synergies jusqu’en 2022, pour permettre aux deux entreprises de réaliser ensemble 10 milliards de dollars d’économies supplémentaires. Ce plan avait relancé au Japon les attaques contre la politique française de «pillage» des recettes industrielles nipponnes. Le cours boursier de Renault a perdu 35% sur un an, dont 20% ces six derniers mois. Celui de Nissan accuse des pertes moins importantes: -18% depuis un an.

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